Excerpt for Après le capitalisme : la primauté de l'Homme by Lundi, available in its entirety at Smashwords

Après le capitalisme : la primauté de l’Homme


« Les dieux n’étant plus et le Christ n’étant pas encore,
il y a eu, de Cicéron à Marc-Aurèle,
un moment unique où l’homme seul a été
 »

Gustave Flaubert
Lettre à Edma Roger des Genettes


« De Cicéron à Marc-Aurèle » : 250 ans environ, correspondant à « l’âge d’or » de l’Empire romain. L’étude de la littérature et de la philosophie étaient alors à leur apogée et ces disciplines influençaient nettement (notamment sous Hadrien, Antonin, Marc-Aurèle) la politique impériale et la façon d’exercer le pouvoir. Aller à Athènes pour y étudier la philosophe et les arts était alors le nec plus ultra, l’équivalent contemporain d’un cursus à Harvard pour l’upper class américaine.

L’ambition alors caressée par une partie de l’intelligentsia – un monde où le droit, la littérature, la philosophie et les arts constitueraient l’épine dorsale de la civilisation – ne durera guère : la « primauté de l’Homme », pour reprendre en partie les termes de Flaubert, restera embryonnaire et cèdera bien vite le pas à la « primauté de la force » et à la « primauté de la religion ».

Que subsiste-t-il aujourd’hui de cette « primauté de l’Homme » ? Aurions-nous déjà vécu un « âge d’or » moderne, trop fugacement peut-être pour en avoir perçu pleinement l’existence ? À l’inverse, cette primauté est-elle encore en gestation ? Cette primauté de l’Homme pourrait-elle constituer un contrepoids sérieux aux primautés de la force et de la religion qui s’annoncent ?


L’âge d’or ?

Il est particulièrement difficile de juger et d’analyser avec recul et détachement la période de l’histoire dont on est contemporain. Le jugement est sans cesse brouillé par des détails, des épiphénomènes, des préjugés ou des a priori qui, deux siècles plus tard, ne sont plus que des broutilles.

Un monde où l’Homme prévaudrait est, paradoxalement, à la fois celui du possible et de l’utopie. Un monde où il serait possible de tout (ré)imaginer, de tout (ré)inventer, de tout (re)penser, où la politique se soucierait de bonheur collectif et d’harmonie universelle.

Aborder aujourd’hui un tel sujet, en de tels termes, semble, à la quasi-totalité de nos contemporains, ridicule, déplacé et inutile. Il est aujourd’hui socialement indécent d’aborder le sujet du bonheur de l’Homme. Alors qu’il est de bon ton de détailler et de commenter les pratiques sexuelles d’un DSK, traiter de questions « philosophiques » ou portant sur le sens de l’existence ne suscite que gêne et silences pesants, témoignant du déplacement de la notion d’« obscénité ».

Le plus souvent, pour éviter de « creuser » de telles questions, on se défausse soit sur la religion (on dispose ainsi d’une solution déjà « packagée »), soit sur un « nécessaire retour aux réalités ». Celles-ci ont pour nom chômage, dette, insécurité, crise… bref le prêchi-prêcha habituel que nous présente sur un plateau un système socio-économique basé sur la primauté de l’argent.

Le contraste est totalement saisissant avec la situation qui prévalait il y a une quarantaine d’années, pendant et peu après mai 68. Le « tout économique » – la primauté de l’argent – n’était alors pas encore une obsession estudiantine et, plus globalement, sociétale. Derrière les utopies anarchistes, marxistes ou maoïstes, il existait – quelque maladroite et désordonnée qu’elle fût – la volonté de construire un monde meilleur, totalement affranchi des cadres existants. La France gaulliste était alors considérée comme une société d’Ancien Régime qu’il fallait révolutionner.

Il ne s’agit pas d’enjoliver à l’excès cette période qui eut à la fois son lot de formules stupides et outrancières (« CRS SS »), déconcertantes (« il est interdit d’interdire ») ou véritablement révolutionnaires (« sous les pavés, la plage ») mais de s’interroger sur ce que fut cette période, sur les raisons profondes qui poussèrent une génération à adopter comme slogan « soyons réalistes, demandons l’impossible ».

On a coutume de dire qu’une des particularités des étudiants de mai 68 était d’avoir un livre dans la poche. Point n’était en effet besoin de se référer à la « pensée Máo Zédōng » pour vouloir changer le monde. Il suffisait, par exemple, d’avoir lu Flaubert, cité en tête de ce billet. Pardonnez-nous quelques citations un peu longues de cet auteur, tirées de sa correspondance, mais elles éclairent les développements qui suivront :


Purchase this book or download sample versions for your ebook reader.
(Page 1 show above.)