Excerpt for Mon Plan d'Action Pour jeunes Sorcières Très Amoureuses by Mélanie Lafrenière, available in its entirety at Smashwords

MON PLAN D’ACTION POUR JEUNES SORCIÈRES TRÈS AMOUREUSES

Mélanie Lafrenière

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Copyright (c) 2011 by Mélanie Lafrenière

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DU MÊME AUTEUR

Mon Plan de Destruction des Pouvoirs de Mon Petit Frère, Plon, 2008


Vous pouvez consulter le site et le blog de l’auteur aux adresses suivantes :

http://llyuworld.fr et http://melanielafreniere.blogspot.com


ILLUSTRATIONS DE LAURENCE CORNOU



Pour Chloé,

le jour où elle tombera amoureuse...



TABLE DES MATIERES

1. Sorcièrifiquement amoureuse

2. Qu’est-ce qu’une sorcière ne ferait pas par amour !

3. Les Boulamous Rettes à poils longs, ce n’est plus ce que c’était !

4. Gare au premier rendez-vous !

5. L’enchantement de Beauté Divine

6. Miroir, miroir, qui est la plus jolie sorcière ?

7. Trop d’amour tue l’amour... Au secours !!!

8. Le charme de Laide Ronron

9. Plus jamais une souris...

10. La Bande des Sept Cupidons

11. Une tête de lard bien frit

12. La surprise de Cupidon

13. Glossaire de sorcière

14. Remerciements

15. À propos de...




CHAPITRE 1

Sorcièrifiquement amoureuse

Cette fois-ci, je crois que j’ai dépassé les bornes ! Il arrive parfois que je m’exaspère moi-même, mais là, j’ai été si idiote que ça me donne envie de pleurer !

Naître avec des dons de sorcellerie ne rend pas la vie plus facile, malgré ce que les gens pourraient croire. Le nombre de bêtises que l’on peut faire augmente tout de même considérablement dès qu’on peut utiliser la magie. Mais la bêtise que j’ai commise cette fois-ci n’a pas grand-chose à voir avec le fait d’être ou non une sorcière...

C’est une erreur impardonnable, une erreur encore pire que... que toutes les idioties inima- ginables que vous pourriez faire si vous aviez des pouvoirs magiques !

C’est vrai que c’est plus facile de faire n’importe quoi quand on possède des moyens comme les miens... On peut par exemple faire pousser des poireaux dans les oreilles de son chat noir, comme l’a fait mon petit frère Alaric il y a quelques temps. Ou alors, on peut inonder la maison de créatures poilues... Ou encore essayer de supprimer les pouvoirs de son petit frère parce qu’il-vous-casse-vraiment-trop-les-pieds et se retrouver au milieu d’un cirque ambulant, poursuivie par une horde de singes qui vous bombardent de noix de coco pourries...

Mais jamais, ô grand jamais, moi, Anségisèle Von Wienenberg (c’est mon nom !), alias Gigi (c’est mon surnom !), je n’avais fait une bêtise à ce point S-T-U-P-I-D-E !

Oui ! stupide comme un tatou-garou ! Bête comme une mandragore du dimanche ! Idiote comme un nain de jardin en chemise à carreaux, et même si ça me fait vraiment mal de l’avouer, encore plus débile que mon propre frère, et ça, ça veut vraiment tout dire !

Il va bien falloir que je vous dise ce que j’ai fait à la fin. Bon, alors, voilà... je... je...

Je suis amoureuse... MoI ! AMOUREUSE !

AAAARGGGHHHHHH !

Bou hou hou, ça y est, j’ai à nouveau envie de pleurer !

Je n’arrive pas à croire que je viens d’avouer ça... Je veux dire... Je sais bien qu’il y a des choses plus graves dans la vie. Tomber amoureuse, ça arrive à tout le monde un jour ou l’autre ! Mais je ne pensais pas que ça m’arriverait à MOI ! J’ai presque envie de me taper la tête contre le mur pour oublier ce sentiment de honte qui me submerge dès que j’y pense.

Quand je regarde mes copines au collège, elles n’arrêtent pas de parler de garçons toute la journée, ce qui m’a donné l’envie de les envoyer au diable plus d’une fois. Elles soupirent à longueur de temps, rigolent bêtement et rougissent dès qu’un garçon vient leur demander un crayon à papier. Et je ne parle même pas des petits mots passés en douce sous le pupitre, ou des coups d’œil à la dérobée durant l’interclasse ou la récré.

C’est pathétique ! Antidémocratique ! Ça devrait être interdit par la loi ! Tomber amoureuse, c’est franchement porter atteinte à la liberté de chaque individu de pouvoir disposer de son bon sens !

Et voilà que je me retrouve de l’autre côté. Du même côté que mes copines, je veux dire. Moi qui ai toujours été si fière de ne pas faire partie de toutes ces dindes qui gloussent à longueur de temps. Et maintenant, c’est moi la dinde !

Ne vous méprenez pas. J’adore mes copines, Mélisende, ma copine sorcière et puis les autres aussi... Mais bon...

La première fois que je me suis réellement rendue compte de mes sentiments pour Lucas, j’ai débarqué dans la cuisine en ouvrant la porte à la volée. J’étais dans une rage noire, je ne voulais absolument pas croire qu’un truc pareil pouvait m’arriver.

Ma sorcière de mère était occupée à faire le grand ménage de rentrée. Enfin, elle était assise à la table à manger, en train de lire le dernier numéro du magazine Du Balai !, alors qu’un plumeau, une brosse et un flacon de nettoyant speedy Magy* se baladaient à travers la cuisine, faisant leur œuvre. Ma mère est quelqu’un qui possède une imagination débordante (vous voyez de qui je tiens), mais elle n’arrête pas d’inventer des sorts qui ne fonctionnent pas toujours très bien. Ainsi, quand je suis entrée furax dans la cuisine pour expliquer à ma mère ce que je pensais de la vie, des garçons et des trucs idiots en général, je suis d’abord restée figée sur place.

J’ai beau avoir l’habitude, mais voir ma mère lire calmement le journal au beau milieu d’une danse de brosses et de plumeaux frottant et astiquant énergiquement la tête de notre chat noir (qui, au passage, n’avait pas l’air content du tout), ça m’en a bouché un coin. Durant une seconde, j’ai hésité à lui dire que son sort de nettoyage ne semblait pas tout à fait au point, mais j’étais vraiment trop en colère. Alors j’ai laissé Beamish (c’est comme ça que notre chat s’appelle) s’attaquer aux pauvres plumeaux à coups de griffe, et je me suis campée devant ma mère en aboyant :

– LES-SORCIERES-NE-SONT-PASFAITES-POUR-TOMBER-AMOUREUSES !!!

C’est à peine si ma mère a relevé la tête de son magazine à la noix. Elle s’est contentée de marmonner :

– Tu as bien raison, ma chérie.

Et d’ajouter, l’air de rien :

– Tu pourrais mettre Beamish dehors, s’il-teplaît ? Il distrait mes nouveaux balais autonettoyants et les empêche de faire ce qu’ils ont à faire !

J’ai regardé ma mère un instant sans y croire, puis j’ai attrapé mon chat qui se faisait à présent récurer les oreilles par une boîte de cotons-tiges géants. Puis je suis sortie de la cuisine en claquant la porte.

Une fois dans ma chambre, j’ai jeté le sortilège de Repousse-Frère sur ma porte et j’ai déposé mon pauvre chat sur ma couette. Il était tellement terrifié par l’attaque des cotons-tiges qu’il a filé se cacher sous mon lit. Bonjour la gratitude ! Et moi alors, je parle à qui maintenant de mes problèmes existentiels ?

J’ai hésité deux secondes à peine, puis j’ai enlevé le paréo vert qui recouvrait un petit miroir ouvragé accroché au mur. Mélisende, ma copine sorcière, m’a fait découvrir un enchantement très pratique qu’elle a piqué dans le grimoire de son arrière-Grand-mère.

Ce miroir ensorcelé a peut-être un caractère épouvantable, mais c’est tout de même assez plaisant de toujours avoir quelqu’un à qui parler. Surtout quand vous avez une mère qui s’intéresse parfois plus au dernier compte-rendu du sabbat des sorcières de Titiouaoua-les-Bains qu’aux problèmes de sa fille. Et surtout quand vous avez besoin de vider votre sac concernant un truc dont vous ne pouvez absolument pas parler aux copines.

J’ai passé des mois à les traiter de dindes gloussantes, alors je perdrais complètement la face si elles se rendaient compte que je suis amoureuse, moi aussi !

Bref, l’enchantement de la Grand-mère de Méli consiste à choisir un objet quelconque et à le doter de la parole. comme ça, on a toujours quelqu’un à qui parler, et quand on est ado, c’est un truc absolument indispensable ! Et je défie toute jeune fille de me dire le contraire !

Alors j’ai choisi un vieux miroir comme dans Blanche-Neige, sauf que mon miroir à moi n’est pas un objet diabolique, juste un petit miroir à l’humour parfois un peu douteux. Mais comme je disais, la sorcellerie a toujours quelques défauts.

Après avoir enlevé le paréo, j’ai toqué trois fois sur le cadre en marmonnant « Réveille-toi, tête de bois » et j’ai commencé à arpenter la chambre, histoire d’évacuer ma colère. Alors que mon miroir se réveillait en baillant à s’en décrocher la glace, je me préparais psychologiquement à affronter le caractère épouvantable de cet objet ensorcelé. (Vous comprendrez très vite que la sorcellerie est quelque chose de très compliquée qui marche rarement à la perfection.)

– Bon, ça y est, tu es réveillé ? Parce que j’en ai plein le grimoire, moi ! Il faut que je te parle ! C’est la fin du monde pour moi, et toi, tu dors ?!

– Oh, oh, il n’y a pas le feu, mais bonjour quand même-moi-aussi-j’ai-bien-dormi-tu-as-passé-unebonne-journée ?

J’ai jeté un regard noir à ce satané miroir, puis j’ai répliqué, énervée :

– Oui, oui, c’est ça ! Bon, écoute, j’ai un gros problème et je ne peux en parler à personne d’autre, alors tu vas m’écouter et me dire ce que je dois faire, c’est compris ?

– Mouais, et c’est quoi cette fois-ci ? Tu as mis le feu au Manuel du Parfait Ensorceleur de Crapauds de ta Grand-mère ? Ou peut-être que c’est ton petit frère qui a enfin réussi à trouver un contre-sort à ta potion de Sent-Bon-Larose que tu as versée dans son tiroir à chaussettes ?

– Pas du tout, je me suis exclamée, de plus en plus énervée. Écoute bien : JE-SUIS-AMOUREUSE !

– ...

– C’est tout ce que ça t’inspire ?

– Ben, tu es amoureuse, et alors ? La belle affaire ! Qu’est-ce que je suis censée faire, moi ?

Le miroir a cligné des yeux et sa bouche s’est étirée en une drôle de grimace.

– Mais c’est affreux, j’ai explosé, exaspérée. Qu’est-ce que je vais devenir maintenant ? Demande-moi d’aller chercher une mandragore aux pieds d’un pendu au Moyen-Âge ou de transformer la collection de bouteilles de bières de mon père en une armée de gobelins miniatures, mais qu’est-ce que je suis censée faire d’un... GARÇON ???

– Eh bien, ça dépend... Tu pourrais le transformer en citrouille et le poser sur le rebord de ta fenêtre, s’est esclaffé ce misérable objet ensorcelé.

À ce moment-là, je me suis arrêtée net au milieu de la pièce tandis que Beamish m’observait prudemment depuis le dessous de mon lit.

– Continue comme ça et je te jette un sort d’Éclate-Milles-Morceaux, ça t’apprendra ! ai-je crié, au bord de la crise de nerfs.

– Okay, okay, alors explique-moi exactement ce qui s’est passé au lieu de tourner en rond, a rétorqué mon interlocuteur, une note d’impatience dans la voix.

Bon, je l’avoue. cela ne me plaisait pas du tout de le dire à voix haute... Confier mes sentiments les plus profonds à un miroir ensorcelé, ça n’arrivait quand même pas tous les jours, et une fois que les mots sont dits, ça leur donne un certain... pouvoir (je ne sais pas si vous voyez vraiment ce que je veux dire, mais, moi, je me comprends et c’est tout ce qui compte).

Mais finalement, je me suis lancée, car on n’allait pas y passer la nuit non plus. Qui sait ? Peut-être que ce fichu miroir aurait une idée de génie pour que j’arrête enfin de me sentir aussi mal !

– Okay, alors voilà. Tout a commencé au collège, il y a une semaine. J’étais en cours de sport et on faisait du saut en hauteur, le truc que je déteste le plus au monde après les choux de Bruxelles et la bouillie de plumes de corbeaux de ma mère.

Je me suis interrompue un instant pour prendre Beamish dans mes bras et le gratter derrière les oreilles.

– Donc, ça allait être à mon tour pour le saut, et j’essayais de me cacher le plus possible derrière Mélisende, qui, elle, est super bonne en sport et à peu près dans toutes les matières... Bref, j’espérais que le prof m’oublierait. Et là, un garçon est entré dans le gymnase. Au début, je n’ai pas fait gaffe, car je ne fais jamais attention aux garçons, ils sont vraiment trop ennuyeux et ils ont des Q.I. d’huîtres...

– Et tu as eu le coup de foudre ! s’est écrié le miroir comme si c’était quelque chose d’ultra romantique ou je ne sais quoi.

J’ai reposé Beamish, qui m’écoutait maintenant très attentivement, sur mon lit. À ce stade, il avait sans doute oublié les cotons-tiges agresseurs. Et puisque j’avais à présent un auditoire attentif (même si on peut rêver mieux qu’un vieux miroir ébréché ou un chat noir à moitié dingue), j’ai décidé de vider mon sac une bonne fois pour toute. J’ai ignoré mes mains qui s’étaient mises à trembler et j’ai poursuivi :

Pas tout de suite ! D’abord, le prof a interrompu le cours en disant : « Je voudrais vous présenter un nouvel élève. Il vient d’arriver dans notre établissement et il a manqué le premier mois de classe en raison de son déménagement. Je vous demanderai de l’accueillir et de tout faire pour qu’il se sente à l’aise dans son nouveau collège».

Comme tout le monde, je me suis tournée vers le nouveau et c’est à ce moment-là que le prof a dit : « Je vous présente donc Lucas qui va passer l’année avec nous. » Et là, j’ai été perdue pour la science !

– Oh, oh ! s’est écrié le miroir. Tu es alors irrémédiablement tombée amoureuse ! Qu’est-ce que ça fait ? Dis-moi, dis-moi ! Beamish est monté sur le bureau à côté du miroir et m’a regardé comme si j’étais un gros morceau de saumon. Même lui semblait captivé par mon histoire. Alors j’ai continué.

– Eh bien, j’ai tourné la tête vers lui et nos regards se sont croisés, oh, juste un dixième de secondes, et là, j’ai su ! C’était lui et il était tellement beau que j’ai cru que mon cœur allait exploser ! Il est grand et a des yeux incroyables, noirs, et des cheveux en bataille. Malheureusement, aux soupirs discrets que j’ai entendus autour de moi, j’ai tout de suite compris que je n’étais pas la seule à être tombée dans les abîmes de l’amour ! Ce Lucas est aussi beau qu’une belle patte de loup-garou grillée, ais-je murmuré d’une voix chevrotante.

– Mmpf, pas très flatteur, mais chacun ses goûts ! Alors, qu’est-ce qui s’est passé ensuite ? a crié le miroir, plus excité que ma bande de copines quand elles gloussent toutes en chœur.

– Ben, le prof m’a dit de sauter, parce que c’était à mon tour, alors j’ai pris mon élan et j’ai sauté. Mais au moment où je décollais du sol, j’ai eu le malheur de jeter un coup d’œil à Lucas pour voir s’il portait par hasard ces horribles santiags que la moitié des garçons portent à l’école... et je suis restée accrochée à la barre. Enfin, mon short plus précisément. Je suis retombée sur le tapis avec un short complètement déchiré et il a fallu que le prof me prête sa longue veste de survêtement pour que je me couvre. Puis je me suis réfugiée dans les vestiaires des filles, ai-je poursuivi.

À ce stade de mon récit, j’ai senti les larmes me monter aux yeux, alors j’ai respiré un grand coup pour les chasser.

– Voilà, je me suis payée la honte de ma vie devant LE garçon de mes rêves, et tout ça, dans les cinq premières minutes de notre rencontre...

J’ai secoué la tête d’un air désolé en me demandant ce que j’allais devenir. Au moins, je m’étais confiée à quelqu’un !

J’ai alors arrêté de faire les cent pas et j’ai regardé tour à tour mon miroir magique et mon chat noir. Je crois bien qu’ils avaient pitié de la pauvre petite sorcière au cœur de guimauve que j’étais devenue. Et ils avaient raison !

Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire maintenant que je me suis ridiculisée devant Lucas ? Il ne va jamais pouvoir tomber amoureux d’une fille qui s’est lamentablement cassée la margoulette devant lui en montrant une partie de sa petite culotte décorée de dents de vampire, non ?

Je recommence à faire les cent pas, incapable de tenir en place. Mais je me ravise très vite et vais m'asseoir sur mon lit en serrant mon oreiller très fort contre ma poitrine.

Et puis, toute cette histoire est ridicule ! Il me faudrait plutôt une solution pour ne plus être amoureuse de lui ! Que dois-je faire ? En plus, toutes les filles du collège sont dingues de Lucas parce qu’il est LE plus beau garçon en ville !

– Je n’ai aucune chance de conquérir Lucas, je m’exclame à voix haute.

– Bah, répond le miroir, dédaigneux. Tu oublies que tu as un atout majeur dans ta manche ! Tu es sorcière et pas elles, à part peut-être ta copine Méli. Donc tu peux parfaitement échafauder un plan pour le rendre amoureux de toi !


À cet instant-là, je me suis dit que ce satané miroir avait raison ! Je possédais des compétences bien particulières et j’avais de l’imagination à revendre.

Donc à toutes ces filles super populaires qui fumaient en cachette et portaient des robes plus courtes les unes que les autres, je pouvais leur montrer de quel bois se chauffait Anségisèle Von Wienenberg ! J’ai jeté mon oreiller par terre, j’ai relevé le menton, et je me suis dit qu’il était temps d’arrêter de m’apitoyer sur mon sort : Lucas serait mien, où je ne répondrais plus de rien !

Et pour réussir, il fallait que je mette en place un plan d’action tout particulier qui jetterait Lucas dans mes filets tôt ou tard ! Et ce plan, ce serait le... le... le P.A.S.T.A. ! Oui, le Plan d’Action pour jeunes Sorcières Très Amoureuses !

Oui, maintenant que j’y pense, c’est un excellent nom pour un plan d’action ! Tout le monde adore les pâtes et l’italien, non ? C’est bon signe !

Comme ça, si je réussissais à séduire Lucas, je pourrais publier un bouquin sur les différentes façons d’ensorceler un garçon quand on est une sorcière ! Ce serait un ouvrage très pratique pour toutes les jeunes filles qui ne font pas parties du clan des fifilles-populaires-qui-se-croient-mieux-que-les-autres (et qui ont tous les garçons qu’elles veulent, mais ça, je ne l’avouerais pas, même si on me faisait avaler un saladier entier de viscères de yéti poilu).

Je suis peut-être amoureuse, et ça, c’est une énorme erreur que j’ai commise et sur laquelle je ne peux malheureusement pas revenir, mais puisque c’est comme ça, je vais tenter d’en tirer mon parti. Si je réussis à faire tomber Lucas amoureux de moi, ça montrera à toutes ces filles qu’il n’y a pas que les minijupes qui comptent dans la vie. J’ai toujours eu envie de rendre la monnaie de sa pièce aux filles populaires de mon collège, celles à qui tout semble réussir. Grâce à mon P.A.S.T.A. ainsi qu’à mes pouvoirs, je vais être en mesure de me sortir de cette délicate situation.

Et mon P.A.S.T.A. Sera le plus astucieux de tous les plans jamais imaginés par une jeune sorcière intelligente et hautement créative comme moi.

Bon, il est grand temps de passer à l’action, maintenant que j’ai le titre de mon plan. J’ai réfléchi un bon bout de temps, mais finalement, j’ai décidé de parler à Méli de mon « problème ».

Je sais, j’avais dit que je n’en parlerais pas à mes copines, mais Méli, c’est différent. Elle a beau glousser autant que les autres, c’est tout de même ma meilleure amie, et surtout... Surtout... C’est la seule sorcière que je connaisse au collège, à part moi, évidemment. Et ça pourrait être très utile pour mon P.A.S.T.A. !

Il y a toujours des sorts qui sont plus faciles à réussir lorsqu’on est deux, et ce sera sûrement très pratique à un moment ou à un autre qu’elle soit dans la confidence. Donc je vais la mettre au courant pour Lucas. Et comme elle est plus fleur bleue que moi je ne le serai jamais en dix milles ans, je pense qu’elle fera tout pour m’aider.




CHAPITRE 2

Qu’est-ce qu’une sorcière ne ferait pas par amour !

Le lendemain de mon face à face avec le miroir, je suis donc prête à parler de mon secret à Méli.

Mais je n’ai pas pu le faire avant le début des cours, car j’ai été retardée : je rêvais tellement à Lucas ce matin que j’ai enfilé mon jean sans l’avoir tout d’abord inspecté sous toutes les coutures. Vous aussi, vous vérifieriez tous vos vêtements avant de les enfiler si vous aviez un petit frère sorcier ! Et manque de bol, Alaric avait effectivement eu l’idée de génie de planquer un nid d’araignées mordeuses dans mon jean. Ma mère a été obligée de m’enduire en urgence avec de l’onguent de pustules de chameau pour faire disparaître les énormes cloques qui étaient apparues sur mes jambes.

Je me dis parfois qu’on devrait affecter un garde du corps (genre un bon gros troll bien costaud) à mon frère pour l’empêcher de faire n’importe quoi aux autres membres de sa famille.

Bref, le prof m’a aussitôt envoyée chercher un mot chez la principale (on l’appelle Œil-de-verre, non pas par méchanceté, mais parce qu’elle a VRAIMENT un œil de verre). J’avais bien sûr oublié de passer directement chercher le mot d’excuse avant d’arriver en classe.

Je vous jure, être amoureuse, ce n’est vraiment pas une sinécure : on oublie tout, on a la tête ailleurs et on fait plein de trucs ridicules. Si vous voulez mon avis, l’amour est une invention du diable, purement et simplement !

En revenant de chez Œil-de-Verre, j’ai croisé Lucas dans le couloir. C’était le destin, j’en suis certaine... J’aurais pu croiser n’importe lequel des mille deux cents élèves du collège dans ce couloir désert, mais non, il a fallu que ce soit le plus beau garçon de l’école !

Voilà comment ça s’est passé : je l’ai vu arriver de loin et mon cœur a fait un bond au moment où j’ai compris qu’il venait dans ma direction... J’ai senti mon pouls accélérer et mes joues sont devenues brûlantes. Moi qui suis connue pour mon sens de la répartie légendaire et mon intelligence vivace, je n’ai même pas réussi à ouvrir la bouche lorsque Lucas s’est approché de moi, beau comme un diablotin de Noël, avec un sourire à vous faire fondre un régiment de morts-vivants.

Et au moment où j’ai compris qu’il avait bien l’intention de s’arrêter à ma hauteur (et non pas de passer à côté de moi comme on pourrait s’y attendre), j’ai hésité vraiment durant deux toutes petites secondes à me téléporter à Tombouctou ou vers n’importe quelle autre destination, pourvu que ce soit très loin d’ici ! Mais comme je suis un minimum civilisée et que je m’étais, de mon point de vue, suffisamment grillée aux yeux du garçon de mes rêves avec l’histoire du short arraché, j’ai décidé de faire comme si de rien n’était et de voir ce qui allait se passer. Et il ne fallait pas oublier l’essentiel : garçon de mes rêves ou pas, Lucas restait tout de même UN GARÇON !!!

Ce garçon, justement, s’est avancé vers moi d’un pas nonchalant, plus cool que Gandalf dans le Seigneur des Anneaux lorsqu’il brandit son bâton en criant au Balrog en face de lui « Vous ne passerez pas »... Mais je m’égare !

Donc, il était là, et c’est bien moi qu’il regardait (normal, puisqu’il n’y avait personne d’autre dans ce fichu couloir. Il a passé la main dans ses cheveux (qui avaient l’air plus doux qu’une belle moumoute de poils de castor d’Halloween) et m’a demandé :

– Salut ! Tu ne saurais pas par hasard où se passe le cours de Monsieur Vignot ? Je n’arrive pas à trouver la salle.

Et voilà ! Il m’avait parlé ! sa voix était toute chaude et tellement... ouh là là, mais qu’est-ce qui était en train de m’arriver ? Allez Gigi, réfléchis et aligne les mots les uns après les autres, et dans l’ordre, par pitié !

– Euh... ben... J’y vais justement.

– Okay, alors je te suis.

– D’accord.

D’accord ? D’ACCORD ? Par les milles vermisseaux pourris, plus pathétique, tu meurs ! Et si je lui parlais de la météo tant qu’on y est ?

Pendant que nous suivions le couloir pour rejoindre le cours de chimie, je me suis triturée les méninges pour essayer de trouver quelque chose d’intelligent à dire. Et moi qui suis plutôt forte à ce jeu-là, eh bien, je suis au regret d’annoncer que j’ai eu une panne d’inspiration. Moi, Anségisèle Von Wienenberg, j’ai eu une panne d’inspiration ! C’était in-ac-cep-ta-ble !

C’est Lucas qui a finalement brisé le silence, alors que nous arrivions au premier étage du bâtiment où se déroulaient les cours de sciences.

– Au fait, tu ne t’es pas trop fait mal l’autre jour, au saut en hauteur ?

Lucas m’a regardée avec ses grands yeux noirs et j’ai eu beau chercher, je n’ai pas décelé la moindre trace de moquerie dans son regard. ou alors c’était un sacré bon acteur. Parce que, soyons bien clairs, si moi je voyais un garçon rater son saut en hauteur et déchirer son caleçon sur la barre, je peux vous dire que je me ficherais de lui sans aucun complexe !

– Euh, non, ça va.

Je me suis tue parce que je ne trouvais rien d’autre à dire.

– C’est ici, ai-je murmuré en montrant la porte qui menait à la salle de chimie.

Je n’avais jamais été aussi soulagée qu’une conversation se termine, même si je savais que le prof allait me prendre la tête parce que j’avais traîné en route. Mais au vu de ma pitoyable performance orale vis-à-vis du plus beau garçon de cette planète, je préférais endurer courageusement les réprimandes du prof plutôt que de continuer à rester muette comme un pendu.

Bon, je suis enfin assise à ma place et très occupée à fixer le tableau sur lequel le prof écrit d’innombrables formules plus barbantes les unes que les autres. Mais j’affiche une mine intéressée et fait semblant de prendre des notes tandis que mon esprit est complètement ailleurs. À mon grand désarroi, Monsieur Vignot a placé Lucas à côté d’une garce prénommée Lydia qui s’est aussitôt empressée de minauder pour attirer son attention.

Je déteste les filles comme Lydia. Elles se ressemblent toutes : elles ont de longs cheveux blonds, des yeux immenses, des jupes très courtes et achètent du maquillage avec leur argent de poche pour paraître plus vieilles. Et elles croient toutes être la huitième merveille du monde. Ce qui, à force, devient complètement illogique, car les merveilles sont censées être extrêmement rares, tout le monde sait ça ! Pourtant, parole de sorcière, je peux vous garantir que, dans mon collège du moins, ces filleslà, ça pousse comme de la mauvaise herbe.

Bref, j’essaye d’ignorer Lydia et ses mimiques énervantes, et je fais passer un petit mot à Méli sur lequel j’ai écrit : « J’ai un problème. Faut que tu m’aides. »

Méli, assise juste devant moi, me fait passer sa réponse aussi discrètement que possible. « Qu’est-ce qu’il y a ? Ton chat a encore mangé des fourmis Tombe-Poils, et tu veux que je t’aide à fabriquer un nouvel antidote ? »

Je secoue la tête et griffonne aussitôt ma réponse, sur le même bout de papier qu’elle a utilisé.

« Pas du tout. C’est bien plus grave que ça. »

« Plus grave ? Mais qu’est-ce que tu as ? »

« Rendez-vous dans notre QG à la récré. »

Puis je reporte mon attention sur les formules de chimie barbantes, car le prof a commencé à nous distribuer les copies de nos derniers devoirs, et croyez-moi, il vaut mieux que je fasse profil bas si je ne veux pas écoper de cours de rattrapage.


Évidemment, Méli ne tient plus en place jusqu’à la fin de l’heure. Quand la cloche sonne enfin, nous nous précipitons toutes les deux vers notre QG. C’est-à-dire un petit coin dans la cours de récré où il y a le seul banc à l’ombre, mais où personne ne veut jamais aller parce qu’il y a des trous partout dans la terre et que tout le monde croit que ce sont des trous de serpents. Mais étant donné que Méli et moi sommes des sorcières, nous avons déjà vu pire que quelques serpents planqués sous terre, vous pouvez me croire.

Et c’est surtout parce que nous savons toutes les deux que ce ne sont pas des trous de serpents. C’est nous qui les avons faits un jour en nous entraînant discrètement au lancer de sortilèges bouche-trou. Eh oui, il ne faut pas croire qu’on se la coule douce. Les sorcières de notre âge sont bien obligées de s’entraîner de temps à autre, comment pourrions nous apprendre à lancer des sorts correctement sinon ? La magie est déjà bien assez compliquée quand on connait les formules magiques par cœur, alors je n’ose pas imaginer les catastrophes que je provoquerais si je ne révisais pas régulièrement mes sorts !

Une fois installées sur notre banc entouré de faux trous de serpents, Méli mord dans sa chocolatine et me dit :

– Bon, alors, c’est quoi cette histoire ? Qu’est-ce qui t’arrives ?

Je me racle la gorge, puis je me lance parce que je n’ai pas l’intention d’y passer la journée.

– Bon, voilà ! Je suis amoureuse du nouveau !

– Amoureuse ? TOI ? Je n’y crois pas ! Et puis de quel nouveau veux-tu parler ? Du petit maigre tout moche avec des dents de travers ou du beau et grand brun ?

– Ben, du grand brun évidemment ! De Lucas, sacre sang* ! Tu en vois beaucoup des nouveaux, toi ?

Des fois, Méli est un peu lente du ciboulot pour une sorcière. Non, mais c’est vrai quoi !

Elle me dévisage un court instant comme si je me payais sa tête ou je ne sais quoi, puis elle s’exclame :

– Lui ? Mais je croyais que tu ne supportais pas ce genre de type ? Le style hyper-beau dont toutes les filles raffolent ! Rappelle-toi comment tu as rigolé quand je t’ai dit que je trouvais que Mickaël avait un sourire à tomber par terre. Et encore, lui au moins, il ne fait pas partie des cinq garçons les plus populaires... Car ton Lucas semble prendre ce chemin-là, si tu veux mon avis !

– Oui, oui, je sais, je réponds, sincèrement mal à l’aise, mais je ne savais pas... Je veux dire, ça ne m’était jamais arrivé, et crois-moi, si je pouvais ne pas être amoureuse de ce garçon, je serais bien plus heureuse, parole de queue de cochon !

Méli regarde les garçons de quatrième qui jouent au foot un peu plus loin, puis elle dit :

– Bon, très bien. Et qu’est-ce que tu comptes faire maintenant ? Car au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, la concurrence risque d’être sacrément rude !

Et elle pointe son doigt vers les préfabriqués où se trouve Lucas, entouré bien sûr de Lydia et de sa bande de copines hystériques. Je fais la moue tout en les observant, et dans mon petit cerveau de sorcière, ça tourne à plein régime : Méli a bien sûr raison. Les filles tournent autour de Lucas comme des mouches zombies autour d’un pot de gelée de citrouille décomposée. Et j’exagère à peine.

Mais j’ai réussi à surmonter des difficultés bien plus ardues que celles-là, vous pouvez me croire ! Comme dit mon proverbe préféré, « Il n’y a pas de problèmes, il n’y a que des solutions ».

Bon, certes, il y a bien un problème de taille dans ce cas précis, c'est-à-dire : « Comment séduire le plus beau garçon de l’école alors qu’une nuée de filles aux dents longues veulent lui mettre le grappin dessus ». Mais en y réfléchissant bien, je crois que c’est là que mes talents de sorcière feront la différence !

Mais c’est de la triche, me direz-vous ! Bah, pas du tout ! Ça dépend vraiment de quel point de vue on se place. Les autres filles ont pour elles le physique, eh bien moi, même si je ne suis pas si moche que ça non plus (il ne faut jamais être trop dur avec soi-même), eh bien, j’ai la sorcellerie. Le combat me semble plutôt équitable.

– Écoute, dis-je d’un ton déterminé à Méli, Lucas sera mon premier petit ami, aussi vrai que je m’appelle Gigi. J’ai déjà réfléchi à tout ça et j’ai préparé un plan brillant. C’est le P.A.S.T.A. !

Méli me dévisage comme si elle venait d’avaler une marmite remplie de vers ventrus.

– Quoi ? Le P.A.S.T.A. ? C’est quoi ce truc ? Tu veux te mettre Lucas dans la poche en lui faisant manger des nouilles ensorcelées ou quoi ?

Idiote, je m’exclame en levant les yeux au ciel. Pas du tout ! P.A.S.T.A., ça veut dire « Plan d’Action Pour jeunes Sorcières Très Amoureuses » ! Mais tu m’as donné une idée. Et si je commençais ce plan d’action par une bonne vieille recette de philtre d’amour ?

Méli se lève au moment où la cloche sonne et nous nous dirigeons sans grand enthousiasme vers la salle de math.

Je déteste les maths. Encore plus que les pustules de crapauds. C’était juste pour dire...

– Tu sais parfaitement à quel point les philtres d’amour sont complètement instables ! La dernière fois que ma tante a voulu en concocter un, eh bien... elle s’était entichée du facteur je crois... elle a seulement réussi à lui donner une envie irrésistible de courgettes en purée. Ça peut vraiment être dangereux, ces machins !

– Oui, je sais, je réponds, impatiente (et en baissant la voix, car nous arrivons devant la salle de classe). Je pensais plutôt à une invocation de Boulamous Rettes à poils longs !

Méli me regarde, impressionnée et effrayée à la fois :

– Non, mais tu as une araignée au plafond ou quoi ? Tu sais comment il est difficile d’invoquer des Boulamous Rettes ? Surtout à poils longs ? Ceux à poils ras, je ne dis pas, mais à poils longs !!! Rien que les quatre premiers ingrédients de la liste sont in-trou-va-bles ! Sauf au marché noir de la Vieille Ville bien sûr ! Mais je ne vois pas comment tu pourrais les acheter de toute façon. À moins que tu ne gagnes au SorciMillions !!!

– J’en fais mon affaire. Je m’y rendrai samedi matin, quand ma mère sera à sa leçon de yoga, mon père à son club de golf et mon frère où il voudra, en enfer de préférence. Bon, tu vas m’aider, oui ou non ?

Méli hésite deux secondes, mais je vois bien qu’elle trouve toute cette histoire excitante et incroyablement romantique.

– Top-là ! Nous contre la bande à Lydia ? Je ne peux pas refuser une occasion pareille !

Haha, et voilà ! Mon P.A.S.T.A. va voir le jour et je peux vous dire que ça va barder dans les chaumières, parole de joli petit hibou décapité !


Le samedi matin, Méli me rejoint comme prévu à l’entrée du quartier de la Vieille Ville. Pour ceux qui ne le savent pas, c’est un quartier exclusivement réservé aux sorcières et autres créatures non humaines. Il est inversifié*, bien sûr, comme la BNs*, la Bibliothèque Nationale des Sorcières, et se situe à trois rues de chez moi.

Pour les petits ignorants qui ne connaissent pas le sens profond du mot Inversification*, je vous explique : dans le monde de la sorcellerie, c’est assez courant d’inversifier les bâtiments ou les endroits dont l’accès est exclusivement réservé aux sorcières. Afin que ces endroits ne puissent pas être découverts par le premier humain qui passe, on appelle les sorcièritectes* à la rescousse (ce sont des sorcières spécialisées dans la construction de bâtiments ou de places pour sorcières, c’est un peu l’équivalent des architectes, en bien plus intéressants). Elles sont chargées d’installer les systèmes d’inversification* de « nos » points de rendez-vous préférés. D’abord, elles créent une entrée dans un bâtiment humain quelconque, comme les toilettes publiques d’un restaurant par exemple, puis elles construisent le bâtiment à l’envers.

Prenez une maison ordinaire et imaginez une immense flaque d’eau juste devant, comme une petite mare. En regardant dans la flaque, vous verrez la maison à l’envers, comme si elle était posée sur la vraie maison, le toit vers le bas et dans le sol. Eh bien, c’est ça, l’inversification*.

L’entrée du quartier du marché noir se trouve dans la cabine photo de la petite galerie commerciale. Ce n’est pas toujours très pratique, car les jours de grande affluence, il faut faire la queue pendant des heures devant la cabine et une queue de cent cinquante sorcières qui veulent se faire tirer le portrait, c’est le genre de truc qui peut se remarquer assez facilement.

Les jeunes sorcières s’habillent comme les humains en général, mais les plus âgées n’aiment pas se séparer de leurs bons vieux chapeaux pointus ou de leurs longues robes noires. Mais aujourd’hui, il n’y a personne à part un petit bossu avec un nez tordu, et il a vite fait de disparaître à l’intérieur de la cabine. Méli et moi jetons un coup d’œil rapide aux alentours pour nous assurer que personne ne nous observe, puis nous pénétrons tant bien que mal à l’intérieur de la cabine photo riquiqui. Ces fichues sorcièritectes* sont peut-être douées quand il s’agit de mettre les choses à l’envers, mais elles auraient pu imaginer une entrée plus confortable tout de même !

– Vas-y, Méli. Tu dois choisir les dix mini-photos grossissantes. C’est le bouton bleu. Pas étonnant que les humains ne pensent jamais à appuyer sur ce bouton, qui voudrait se rendre gros par plaisir ? Bon, appuie dessus, histoire qu’on sorte vite d’ici.

Méli s’exécute et nous attendons le flash caractéristique. Sauf que, au lieu de prendre une photo de nous, l’écran devant nous se met à clignoter en bleu et nous sommes lentement attirées à l’intérieur. C’est une sensation très désagréable, on dirait qu’on vous allonge comme un vieux spaghetti. Puis ça se met à tourner, tourner, tourner à une vitesse inouïe. Je sens mes oreilles bourdonner tel un essaim de guêpes transgéniques et mon estomac commence à réagir comme une cocotte minute sous pression.

Mais au bout de trois minutes, tout s’arrête. Aussitôt, un sortilège de Tête-à-l’Envers vaporisé dans l’air nous habitue instantanément au fait d’avoir la tête... eh bien... à l’envers ! Tout redevient immobile et la cabine photo a disparu. À la place, il y a un énorme cerbère à deux têtes qui nous demande d’un air grincheux :

– Montrez vos laissez-passer et plus vite que ça !

J’effectue rapidement un sort de Remue-orteils et Méli réussit à merveille un enchantement de Cheveux Vol-au-Vent. Le cerbère fait oui d’une tête pour signifier que nous avons réussi le test, tandis que sa seconde tête mâchouille un minuscule cigare. Il lève une énorme barrière en bois et nous pouvons enfin pénétrer au cœur du marché noir.

C’est magique ! Je ne suis venue qu’une seule fois ici, et c’était il y a au moins quatre ans, avec Maman. Mais là, waouh !!! Il y a des rangées de stands et de petites baraques à perte de vue. on se croirait dans une fête foraine, à quelques détails près. Ça grouille de sorcières dans tous les coins, des petites, des grandes, des grosses, des maigres et des poilues. Elles sont accompagnées de leurs hiboux, corbeaux ou rats, et portent des paquets en tout genre. Chaque stand propose des choses absolument fabuleuses qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Des champignons atomiques séchés en rondelles, des groins de cochon rose (une rareté !), des Edelweiss noires, des doigts de chapoux baveux et même des bosses de dromadaire croque-mitaine !

Et c’est à qui criera le plus fort pour vendre sa marchandise : « Achetez mes beaux ossements ! Un os de démon mineur offert pour trois os de gorgones achetées ! », « Mesdames et mesdemoiselles, promotion spéciale jusqu’à seize heures : le kilo de plumes de corbeau pestilentiel à moitié prix ! ». Il y a de l’agitation dans les moindres recoins et j’ai l’impression que toutes les sorcières de la ville se sont données rendez-vous ici.

– Bon, par quoi on commence ? s’exclame Méli, au comble de l’excitation. Et d’abord, est-ce que tu as assez d’argent pour payer tout ça ?

– Ah, de l’argent, non, je dis, un sourire en coin. Mais j’ai une belle poignée d’œufs de cigognedragon miniatures. Ce genre d’œuf s’échange à prix d’or sur le marché noir...

– Où est-ce que tu as eu ça ? s’écrie Méli en voyant les minuscules œufs rouge vif que je tiens dans ma main.

– Bah, je les ai empruntés à mon frère, je réponds en haussant les épaules. Dans sa collection d’œufs rares. oh, ne fais pas cette tête ! Je lui ai mis des œufs de harpie caqueteuse à la place. Ils leur ressemblent comme deux gouttes d’eau. Certes, ils valent beaucoup moins chers, mais c’est pour me venger de l’épouvantail-momie qu’il a caché dans mon armoire la semaine dernière. Ce n’est que justice !

Et sans attendre le sermon que Méli va immanquablement me faire si je ne change pas de sujet vite fait, je me dirige d’un pas vif vers le stand des ossements et squelettes en tout genre. Une petite sorcière aux yeux vert émeraude, coiffée d’un chapeau surmonté d’un serpent de même couleur, se tient derrière le stand. Elle est si petite qu’elle disparaît presque derrière ces tas d’os. Et elle a les dents les plus jaunes que j’aie jamais vues !

– Mes chères petites, s’écrie-t-elle avec une voix de crécelle (tout en se fourrant élégamment un doigt dans le nez qu’elle a fort poilu). Que puis-je pour vous servir ? Nous avons de magnifiques os de chauve-souris bouillie aujourd’hui... de toute première fraîcheur... Collectés il y a six mois à peine... Ou alors peut-être quelques petits ossements pointus d’invertébrés en direct de la forêt des Milles Malheurs, ça vous dirait ? Je les ai ramassés pas plus tard que la semaine dernière, un soir de pleine lune ! Ça double leur valeur !

– Non merci, je réponds poliment. Il nous faudrait juste deux os de pattes de béguin biscornu, s’il vous plaît. Je vous paye en œufs de cigognedragon. Disons deux.

– Non, disons plutôt... trois, s’exclame la petite vieille en montrant ses dents jaunes. Et je vous rajoute un magnifique fémur de ragondin enflammé avec ça ! Un ingrédient précieux quand on s’aventure à invoquer des Boulamous Rettes à poils longs*... nous répond la vieille sorcière en me faisant un petit clin d’œil complice.

– Marché conclu, je m’exclame, pas intimidée le moins du monde.

Et je lui tends trois œufs.


Méli et moi continuons à arpenter le marché noir durant deux bonnes heures. Au fur et à mesure que ma poignée d’œufs diminue, je récupère les éléments indispensables pour l’invocation de mes Boulamous Rettes à poils longs*. Nous avons quelques difficultés à nous débarrasser d’une vendeuse ambulante qui essaie de se défaire à tout prix de ses corbeilles d’oursins baveurs, mais finalement, je réussis à réunir tous les composants nécessaires sans autre incident.

Heureuses et fatiguées, nous repartons les bras chargés d’ingrédients étranges, mais ô combien précieux ! Le retour en cabine photo est tout aussi désagréable qu’à l’allée, mais une fois que j’ai retrouvé la terre ferme et que ma tête est à nouveau à l’endroit, je me dis que ce n’était pas si terrible que ça. Après tout, nous avons trouvé tous les éléments nécessaires à l’invocation des Boulamous et mon Plan pour jeunes Sorcières Très Amoureuses, autrement dit mon fabuleux P.A.S.T.A. va enfin voir le jour !

Lucas, tu ne sais pas ce qui t’attend...



CHAPITRE 3

Les Boulamous Rettes à poils longs, ce n’est plus ce que c’était !


Au fait, je crois que je ne vous ai pas dit ce que ça fait exactement, les Boulamous Rettes à poils longs* ? Parce que je parle, je parle, mais je ne vous explique pas l’essentiel. Alors voilà, les Boulamous Rettes à poils longs sont d’adorables petites bêtes poilues et joufflues, c’est un genre de croisement entre un gremlins et un ewok de la Guerre des Étoiles.


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