Excerpt for Anorexie et désir mimétique by René Girard, available in its entirety at Smashwords

Anorexie et désir mimétique


par


René Girard



Smashwords edition


****


Publié par :


L’Herne


Copyright 2010 Éditions de L’Herne





Carnets

© Éditions de L’Herne, 2008

22, rue Mazarine 75006 Paris

lherne@lherne.com

www.lherne.com


This book is available in print


This ebook is licensed for your personal enjoyment only. This ebook may not be re-sold or given away to other people. If you would like to share this book with another person, please purchase an additional copy for each recipient. If you’re reading this book and did not purchase it, or it was not purchased for your use only, then please return to Smashwords.com and purchase your own copy. Thank you for respecting the hard work of this author.

L’Auteur


(Né en 1923) Il a été professeur de littérature comparée à l’Université de Stanford et à l’Université de Duke, aux États-Unis. Il est l’inventeur de la théorie mimétique qui, à partir de la découverte du caractère mimétique du désir, et de la notion de sacrifice, a jeté les bases d’une nouvelle anthropologie.

Il se définit lui-même comme un anthropologue de la violence et du religieux. Parmi ses ouvrages fondateurs, Mensonge romantique et vérité romanesque (1961), La violence et le sacré (1972), Des choses cachées depuis la fondation du monde (1978), le Bouc émissaire (1982).

L’Herne lui a consacré le Cahier Girard.




TABLE DES MATIÈRES




Jean-Michel Oughourlian

Préface


Mark R. Anspach

Introduction


René Girard

Troubles alimentaires et désir mimétique


Mark R. Anspach et Laurence Tacou

Une conversation avec René Girard



PRÉFACE



Jean-Michel Oughourlian


Si l’appétit vient en mangeant, le manque d’appétit, ou anorexie, vient en ne mangeant pas. Il est donc clair que le besoin naturel de manger, de s’alimenter, peut être surchargé mimétiquement pour se transformer en désir puis en passion : désir passionnel de maigrir ou désir passionnel de se goinfrer. L’anorexie comme la boulimie sont donc des maladies du désir et c’est à ce titre que René Girard s’y intéresse. Tout le monde sait que pour René Girard le désir est mimétique et donc rival : tout désir est rival et toute rivalité désir.

Le désir se moque de la santé, et la passion, lorsqu’elle s’empare du psychologique, ne s’en soucie plus. Dans les troubles des conduites alimentaires, le besoin est, de façon exemplaire, à la remorque du désir, capable de le dévier, de le pervertir, voire de le supprimer.

Deux désirs opposés peuvent s’emparer d’un être humain et pervertir le besoin normal de s’alimenter : le désir de jeûner et le désir de se goinfrer, l’anorexie et la boulimie, entraînant la maigreur extrême ou l’obésité. Ces deux désirs contraires sont représentés par les sculptures et les peintures de deux des plus grands artistes de cette fin du XXe siècle : Alberto Giacometti et Fernando Botero. Les silhouettes filiformes de Giacometti sont, à l’évidence, le résultat d’un désir farouche de ne pas manger, alors que les sculptures et peintures de Botero représentent un monde de gros, où non seulement les hommes et les femmes sont obèses mais aussi les chats et les oiseaux. L’art est ici modèle à imiter, bien sûr, mais surtout annonciateur et révélateur des pathologies du désir, qui marqueront cette fin du XXe siècle et ce début du XXIe.


*
* *


L’anorexique mentale a été isolée en une entité nosologique caractérisée par les 3 A : Anorexie, Amaigrissement, Aménorrhée. L’arrêt des règles est une condition fondamentale au diagnostic, car la maladie est classiquement celle des jeunes filles. Elle affecte, en effet, majoritairement les jeunes femmes, bien que les jeunes garçons commencent à en être atteints.

L’anorexie peut se présenter sous une forme clinique simple de refus d’alimentation, ou sous une forme plus complexe de boulimie suivie de vomissements volontairement provoqués. La perte de poids peut également être recherchée par la pratique intensive du sport ou l’usage de laxatifs et de diurétiques.


*
* *


D’un point de vue mimétique, il est facile de voir que l’idéal féminin de la beauté est aujourd’hui la maigreur. Les mannequins sont de plus en plus filiformes et ressemblent à des sculptures de Giacometti. Aucune star, aucun mannequin, aucun top model en revanche ne ressemble à un personnage de Botero. Une première analyse mimétique conduit à penser que l’épidémie actuelle d’anorexie est une contagion parmi les adolescentes de ce modèle de beauté anorexique et filiforme et qu’elles attrapent mimétiquement le désir de maigrir pour ressembler à ces déesses dont la maigreur est recherchée par le cinéma, la télévision et les pages en papier glacé des magazines.

Mais le désir mimétique est aussi rival. La psychiatre américaine H. Bruch en a l’intuition, me semble-t-il, lorsqu’elle relie l’anorexie à un sentiment d’impuissance et à une tentative de révolte contre cette impuissance. L’anorexie serait avant tout, à ses yeux, une tentative de maîtrise et un refus de toute relation qui échapperait à cette maîtrise, notamment le lien amoureux et la sexualité. Cette approche me paraît intéressante en ce qu’elle s’éloigne des interprétations psychanalytiques sur le refus de la féminité et de l’identification à la mère, pour faire de l’anorexie véritablement une maladie de la rivalité et donc du désir.

Rivalité avec qui ou avec quoi ? Avec soi-même d’abord, avec son corps, avec ses besoins, dans un effort de domination et de maîtrise de soi qui serait à la fois un challenge et une forme d’ascèse. Mais aussi rivalité avec les autres, lutte pour le pouvoir : l’anorexique devient très vite le centre de l’attention familiale, et son assiette devient une sorte de cirque romain où s’affrontent les désirs rivaux de ceux qui l’entourent – et qui veulent qu’elle mange – et son propre désir, son refus, qui tient en haleine toute la famille engagée dans ce combat pluriquotidien qui se termine par le recours au « pouvoir médical », qui manifestera la défaite et la démission de ses parents et l’apparition d’un adversaire enfin à sa mesure.

L’anorexie confère donc un pouvoir et assure le triomphe de celle qui refuse de s’alimenter sur tout son entourage. De ce point de vue, elle entretient des rapports avec le terrorisme, l’anorexique se prenant elle-même en otage pour plier tout le monde à sa volonté.

Ce pouvoir chèrement acquis, conquis au prix de sa santé et même de sa vie, est-il seulement et toujours négatif ? Ne traduit-il jamais rien d’autre qu’un emballement de la rivalité, une maladie du désir trouvant sa seule justification dans une victoire à la Pyrrhus ?

Un très haut exemple vient éclairer cette conduite d’un jour nouveau : les jeûnes célèbres du Mahatma Gandhi. Lorsque la violence se déchaînait dans tout le sous-continent indien, mettant aux prises les musulmans et les hindous, lorsque rien ni personne, aucune force au monde ne semblait pouvoir arrêter cette violence aveugle, ces massacres, ces incendies de mosquées et de temples, le Mahatma cessait de s’alimenter !

Peu à peu, au fil des jours du jeûne, le Mahatma s’affaiblissait et son emprise sur son peuple grandissait. Bientôt, des centaines de millions d’Indiens n’avaient plus d’yeux que pour son assiette, tremblaient pour sa santé et étaient hypnotisés par son « anorexie ». Jour après jour, les journaux et les radios rendaient compte de la détérioration de son état de santé, de son affaiblissement et faisaient redouter le pire. Alors, ce chétif vieillard comateux, par le simple refus inflexible de s’alimenter parvenait à arrêter la violence de centaines de millions d’hommes. Il fallait que Nehru reçoive l’engagement formel des leaders de toutes confessions de cesser les combats, il fallait que Nehru se rende auprès du mourant, et lui certifie que l’Inde était totalement pacifiée, pour que celui-ci accepte enfin un bol de bouillon. Et toute l’Inde revivait à mesure que le Mahatma reprenait des forces.

Dans un monde que René Girard nous décrit comme apocalyptique, comme un monde peuplé de modèles qui sont autant de rivaux et de rivaux qui sont autant de modèles, ne peut-on imaginer que ces jeunes cessent de s’alimenter et risquent leur vie pour arrêter la violence qui les entoure ? La tension rivale dans le couple de leurs parents d’abord, la violence dans leur fratrie, leur entourage, leur école et peut-être même la violence dans le monde en général à laquelle ils – et surtout elles – auraient une sensibilité particulière ?

Si cette hypothèse avait quelque validité, l’anorexie nerveuse serait en effet une maladie du désir et de la rivalité, mais ne serait pas une folie sans objet. Au lieu d’être un motif de désespoir et de découragement pour le corps médical, l’épidémie actuelle serait alors porteuse d’un sens moins négatif qu’il n’y paraît pour l’humanité.




INTRODUCTION



Purchase this book or download sample versions for your ebook reader.
(Pages 1-6 show above.)