Guy Alexandre Sounda
Le fantôme du quai d'en face
journal parlé d'un ex-lésionnaire
- Théâtre -
éditions Dédicaces
Le fantôme du quai d'en face
journal parlé d'un ex-lésionnaire
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Couverture : David Watts Jr. (Gilmer, Etats-Unis)
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Guy Alexandre Sounda
Le fantôme du quai d'en face
journal parlé d'un ex-lésionnaire
NOTE DE L’AUTEUR
Ce texte convoque implicitement un lieu intemporel. Disons mieux un préau sans nom et sans âge avec des ombres qui défilent sans cesse, un lieu inscrit au-delà de la norme alitée. Puis un personnage qui navigue entre l’imaginaire et le réel : Jonazs, ex-lésionnaire, fantôme des temps modernes. Ses mots braquent nos maux du doigt : ceux que nous refusons de voir, autour de nous, en nous et voire au-delà de nous. Ensuite une valise dont le contenu nous renvoie à nos puérilités refoulées et à nos âneries lamentables : celles que nous nous tuons à cacher au plus loin de nous, à l’abri des regards curieux et sournois. Cette valise est un vrai bazar de babioles qu’il a patiemment collecté au gré de ses errances fantomatiques comme de précieux souvenirs d’une ère lointaine. Puis enfin une voix, la sienne. La voix d’un homme qu’on a largué au fond des oubliettes. Un ex-lésionnaire à qui l’on a flanqué un destin aux allures d’une fable qu’aurait pondu un clochard rongé par l’hiver et le vin sur un banc solitaire. Elle claironne ses douleurs sous un ton à la fois caustique et drôle, comme pour mieux nous donner à réfléchir. Elle exhume un homme ordinaire coincé sous le paillasson à cause d’une minable étourderie.
Une étourderie ? De méchantes langues ont fait croire à tous ses proches ainsi qu’à sa propre femme qu’il est mort en mille morceaux irrécupérables dans un caniveau pendant la guerre. La voix explose pour faire naître une vie que tout le monde croit à 6 pieds sous terre. Jonazs nous apparaît comme cet écorché qui ne s’accroche plus qu’à sa parole pour nous raconter les recoins d’une histoire, la sienne, lardée de débrouillards, de geignards, de grognards, de roublards, de charognards, tout un joli petit monde souterrain qui barbote sur le pavé et à qui il prête son corps le temps d’une valse et d’un coup de gueule dans la mare. Chaque matin il se livre à une tâche délicate qui est celle de recoller ses propres morceaux éparpillés comme des grains de sel sur le pavé. En vérité il s’agit d’un drame loufoque inspiré d’un fait pour le moins anodin. En Août passé, je descends à la gare de Paris-Bercy en provenance de Milano. J’étais crevé. J’avais six heures de sommeil dans les yeux. Sur le quai en sortant je croise un clochard. Il me fait ah mon frère te voilà enfin ! Je suis heureux de te revoir ! Je ne m’arrête pas. Je l’entends geindre dans mon dos : quoi tu m’as oublié, toi aussi ? Je m’arrête, me retourne un brin. Je le vois qui s’approche. Il a l’air réelle-ment heureux de me voir. Je suis pourtant certain qu’on ne s’était jamais rencontré auparavant.
Nous avons échangé quelques banalités sur le vin et le pain. Et de banalités en banalités, il m’a confié un brin de son histoire qui pourrait se résumer en une phrase : un sans papier ordinaire à qui il est arrivé une aventure loufoque à cause de son nez gros, un curieux petit joujou capable de cueillir à bras le corps la moindre odeur n’importe quand et n’importe où et même de flairer un coup fumeux avant qu’il ne soit mis en route. C’est pour ça qu’il a été enrôlé dans la Lésion étrangère.Vérité ou canular ? Je ne l’ai plus revu. Aurait-il changé de quai ? J’ai écrit cette pièce pour ne pas oublier sa parole, une véritable jubilation poétique. Je suis heureux aujourd’hui de la partager avec le public. Des centaines de milliers de personnes proches ou lointains vivent des histoires insolites ou banales auxquelles d’autres centaines de milliers de personnes connues ou inconnues pourraient s’identifier, des histoires obscures ou bien lumineuses qui ressemblent de près ou de loin à nos petites galères. Et celle-ci en fait partie. C’est comme pour dire qu’en fin de compte nous venons tous du même ventre de la terre.
Il me semble avoir reconnu en ce type quelques petits bouts de moi. Moi en tant que je marche depuis si longtemps dans l’obscurité de l’aube, les yeux rivés au loin où monte un filet de lumières mâtinées d’un soir d'automne. Ce type m’a éminemment bouleversé autant que n’importe quel homme pourrait l’être s’il se retrouvait tout seul devant une glace émiettée qui lui renverrait en gros plans des morceaux incolores et inodores de sa vie.
Paris – Septembre, octobre 2008
Guy Alexandre Sounda
À
Mama Pauline et Tata André, mes parents.
Qu’ils voient ici le somptueux vagabond que je suis devenu,
Ouvert aux hommes et au vent,
Grâce à leurs mots et à leurs coups de langue d’autrefois,
Lorsque la lune était belle et le ciel plus élégant.
À
Alexandre Massonnet, mon petit frère de race,
Ainsi qu’à mes enfants,
Vianella, Ruella, Merveille
A mes amis d’ici :
Arci – Comitato di Pisa,
Jean Baptiste Mercey,
Christophe Voisin et Cécile Gribet,
Francesca Pala et Elisa Campani,
Don Ernest Malonga et Massengo Ma Mbongolo,
Cédric Gazengel et Thierry Diallo,
Loredana Mauro et Francesco Petti
...Et d’ailleurs :
Aude Bemba, Guy Stanislas Matingou,
Muriel Priam, Rubia Matignon,
Hubert Daniel Dupleix, Lila Valentine,
Elisabeth Malonga, Saintrick Mayitoukou,
Lauryathe Céphise Bikouta, Sylviane Biahouila,
Nicolas Bissi et Jean Claude Loukalamou,
Et tous ceux que j’oublie (qu’ils m’en pardonnent) car pressé par le temps et l’urgence du propos.
Qu’ils retrouvent à travers cette histoire
Les odeurs qui ont parsemé les sentiers à la fois moelleux et périlleux que mes pieds ont foulés
Et les identités fraternelles souvent tissées avec du fil à retordre
Mais qui m’ont fait irrémédiablement grandir jusqu’au fond de la bouteille.
Papotage congolois :
L’ancêtre-mot qui résume au plus proche mon écriture. Une profusion de mots d’entre ciel et terre qui crachent et hurlent au-delà la norme-alitée. Une sorte d’emmêlement de nos crottes et nos poussières. De petites histoires anodines larguées comme ça sur le pavé comme de vulgaires mégots sans filtre, derrière lesquelles se cachent nos maux. Des scènes d’ici et maintenant qui parlent au corps et à l’âme, au plus près de ce qu’ils ont rigoureusement de consanguin, pour biffer nos nombri-lismes aigus et nos folies hautement perchées.
Personnage :
Jonazs (la trentaine passée)
Un hiver gris et châtain, de nos jours, dans une grande ville d’aujour-d’hui. L’action se déroule un matin dans un préau sans nom et sans âge. Ça pourrait tout aussi être un carrefour, un arrêt d’autobus, une gare, une cave, un entrepôt et voire un terrain vague jonché d’immondices. Au milieu trône une grosse valise qui pendille au bout d’une longue corde entre les panneaux nus d’une baie de porte couverte d’une toile étincelante derrière laquelle on voit défiler des ombres bigarrées et barbouillées. Une sorte de marche des pingouins et des chameaux qui se déroule à l’autre côté de la glace d’où montent des rumeurs d’une ville qui se réveille peu à peu à coups de sifflets et de klaxons à vous défoncer les tympans.
1
(L’air grognon, Jonazs s’avance à pas feutrés, les yeux braqués sur la valise. Deux gros écouteurs lui bouchent les oreilles. Il est vêtu d’un complet veston et d’un chapeau melon. Il serre sous le bras une pile de journaux.)
Jonazs – Putain, vous avez vu cette valise ? C’est la mienne ! Je me suis tapé toutes les poubelles du quartier à cause d’elle ! J’ai perdu six heures au Bureau des Objets Perdus ! J’ai failli me faire embarquer par des éboueurs ! Ils m’ont pris pour un foutoir ambulant non recyclable ! Je me suis encanaillé avec un touriste Burkinabé ! Sa valise avait la même peau. Et pendant ce temps ? Madame la valoche jouait paisiblement à la pendaison au bout d’un fil à retordre ! Quand vas-tu arrêter ce petit jeu débile ? Réponds, nom de dieu ! Je perds mes poumons moi à force de plonger dans les décombres ! Tu te rends compte ? Combien de fois faudrait-il que je te le cogne hein combien de fois ? Je n’ai pas que ça à glander !
(S’approche plus près. Il se déchausse comme si de rien n’était, et d’un élan sec et brusque il se met à donner de gros coups de pieds dans le cuir. On aurait dit une bête enragée. Il frappe en n’en plus finir.)
Putain, je me suis fait mal à la cheville ! Un de ces deux je finirais boiteux, moi, je vous jure ! Je vais te laisser pendouiller-là pendant deux heures ! Tu entends ? Deux heures ! Comme ça tu sauras ce que ça coûte de feindre un suicide au fil de l’eau. C’est pas rigolo, je te signale ! Dieu, qu’ai-je fait à la terre pour mériter un machin pareil ? Elle n’en fait qu’à ses pattes et ne reste jamais sur ses fesses. Dès que je ferme les yeux une seconde elle en profite pour se débiner. Hier je l’ai retrouvé dans un bus de nuit. Elle n’avait même pas son ticket. Ne me regarde pas, petite idiote ! Nouille avariée ! Vieux mégot passé à tabac !...
(Dégoulinant de sueur et respirant à grands coups de pompes, il se retourne vers une ombre verte qui s’était arrêtée pendant qu’il tapait. Il lève son doigt.)
« Monsieur c’est ma valoche que j’insulte, pas vous ! Et alors, en quoi ça vous choque ? C’est ma valise, j’en fais ce que je veux ! Oh entendez-moi ce qu’il marmonne : il ira déposer une plainte pour maltraitance de bagage en détresse ! Allez-y ! Personne n’y jettera un œil. A-t-on déjà vu un magistrat ouvrir sa gueule pour une valise sans papiers ? Ne m’emmerdez pas, monsieur, laissez-moi m’occuper de mes ignames, vous entendez, m’occuper de mes carottes ! »
(Visiblement satisfait, il revient à sa valise. La sueur dégouline encore. On aurait dit un boucher après l’ouvrage d’une journée chargée. Il dandine du pied gauche. Il danse presque.)
Alors, ça va bien madame la valoche ? La vie est belle ? On respire mieux là-haut ? Ah tiens, j’ai oublié de te le dire : les nouvelles ne sont pas bonnes ce matin, pas bonnes du tout. La ville est en vrac. On se croirait coincés dans un ballot de défroques mal ficelé. Les noirs sont rues de monde. Incroyable ça ! Ils courent partout et se cachent dans tous les trous. Ils braillent chacun dans son patois. Et tu sais pourquoi ? C’est parce que nous sommes vendredi, putain ! Dans le calendrier du Palais Bourdon vendredi a été proclamé « Journée chasse ouverte… »
(Fait une grimace. Une grosse seconde passe. Il en profite pour donner un coup de brosse à ses chaussures. Puis il déclame d’un ton absolument gouailleur.)
…Journée chasse ouverte aux gueules non agrées et non validées par le Ministère des Immigrés Choisis ! Le décret est sorti cette nuit dans le n°1257 du Connard déchaîné avant même que le boulanger du coin n’ait ouvert sa braguette. Ça sent le roussi ma puce. Les gens ont perdu leurs couleurs. Regarde comme ils sont tous délavés ! Et même le ciel a oublié d’enfiler ses costumes habituels. Bientôt nous verrons sur le trottoir des Burkinabés de la montagne se convertir en Bretons de la campagne, et les Flamands de la ville porter les mêmes bottes que les Bantous de la capitale. Quoi ? Tu veux que je te lise le fameux décret ? Non, il ne vaut mieux pas. ça risque de déranger ces braves gens. Chut, quelque chose me dit qu’il pourrait y avoir parmi eux quatre ou six sans papiers. Ne rigole pas, je te dis la vérité !
(Jette un coup d’œil furtif vers la baie, déroule discrètement le journal qu’il lira ensuite à haute voix en s’arrêtant de temps en temps pour se racler bruyamment la gorge ou cracher dans un coin.)
« Décret du trois mai mille neuf cent sous : suite aux odeurs de viande hachée et aux bruits de peaux grillées enregistrées l’an dernier sur l’étendue du territoire national singulièrement dans les zones à haute tension occupées illégalement par des individus venus de l'Outre ciel, le palais Bourdon, soucieux de remettre à tout prix les fenêtres et les portes à leur place, décide qu’à partir de demain 12h tout individu vêtu de noir ou de gris qui se baladera avec une gueule non ajustée par le Préfet sera immédiatement retourné à son envoyeur sans aucun timbre fiscal. »
(S’arrête, l’air à la fois embarrassé et jubilatoire. Il s’élance vers la valise qu’il fait mine d’étriper en lui bourrant de petites tapes sur les côtés.)
Tu vois ? Ça les fait tous chier. Ce n’était pas une bonne idée. Arrêtez, madame de me dévisager comme si j’étais un vulgaire cheveu glissé dans un confit de canard ! Sans doute une clando, celle-là. Hé, vous êtes sourde ou quoi ? Je dis : arrêtez de me toiser ! C’est mon journal parlé qui vous casse les couilles ? Désolé, je ne peux pas baisser le volume. Je ne peux pas ! Je lis toujours à haute voix. Ça me fait un bien fou. C’est comme si je m’écoutais parler à la radio. Ah ce que j’adore la radio moi ! La radio et la danse. La danse et la graille. La graille et la bière. La bière et le foot. Le foot et le fric. Le fric et les filles. Les filles et les frites…
(Petit silence. Il part d’un fou rire. Un autre petit silence. Au loin on entend distinctement la ville qui gronde. Il se tourne vers la baie.)
Je sais ce que vous pensez en me voyant là. Vous vous dites : ah encore un looser qui vient nous faire son cinéma après avoir avalé deux scotchs et fumé deux pétards sous le pont. Eh bien vous vous gourez ! Les poulets sont bel et bien planqués devant le métro Saint Bazard. La preuve ? Ils ont chopé un sapeur congolois qui promenait paisiblement ses chaussures sur le promontoire des Grecs. Paraît qu’ils lui ont trouvé une gueule d’embrouille dans les yeux. Ils l’ont embarqué. Les pauvres godasses ont été obligées de continuer la balade toutes seules. Elles ne sont pas allées bien loin : pendant qu’elles traversaient le boulevard Saint Ernesto de la Graille, un autre sapeur a mis ses pattes dedans et s’est enfui. Mais lui non plus n’a pas fait long feu : il s’est mis à claudiquer au milieu de la foule. Ce n’était pas sa pointure. Un autre lascar s’est approché en catimini, lui a cassé les sabots avant de se barrer avec la paire de faux croco qui a fini sa course dans un baisodrome aux murs déchirés par un zouk assourdissant…
(Morceaux de musique tonitruants dont on pourrait aisément imaginer qu’ils sortent de son baladeur qu’il tient au fond de sa poche. Il danse comme si c’était pour la dernière fois.)
J’ai failli me faire pincer moi aussi. Heureusement qu’il y a eu la dame, une gentille vendeuse de colas qui suçait discrètement son pouce en attendant les clients. Dès que j’ai posé les pieds dans l’escalator, elle m’a barré la voie. « M’sieur faut pas monter là-haut ! Pourquoi ? Les flics vont vous renvoyer à votre envoyeur. Quoi ? Vous avez la gueule d’un chien furieux. C’est mauvais signe, très mauvais signe. Ils ne vous louperont pas. Prenez-en une autre. Une autre quoi ? Une gueule bridée par exemple, elle ne mord pas. Vous m’avez bien vu ? Vous me voyez courir avec une gueule bridée sur la tronche ? Laissez-moi passer ! Elle m’a tenu par la ceinture. Vous devez me croire, m’sieur ! Ils sont cachés dans une fourgonnette à fleurs. Ils vendent des bruyères à deux sous pour ne pas se faire repérer. Les voyous ! Je sais moi qu’ils sont là pour cueillir les racailles. Et alors en quoi ça me regarde ? Je ne suis pas une racaille moi ! »
(Pendant qu’il papote, les ombres bigarrées défilent de moins en moins vite. Très lentement, les unes après les autres pendant que la valise continue de pendouiller.)
Dites, puis-je m’asseoir une minute ? Oh ne vous inquiétez pas, c’est juste pour la causette ! Je suis heureux. J’ai retrouvé ma valise. Vous comprenez ? Tout va mieux. L’envie de papoter me chatouille le palais. L’envie de valser, de vous embrasser sur vos deux oreilles, de vous chanter la huitième symphonie de Beethoven ! Entendez oh comme mon cœur cogne de moins en moins fort ! Comme ma tête se balade sereinement dans sa tête et mes pieds se sentent mieux dans leurs galoches ! Je vous dis : ma vie perdrait définitivement ses odeurs et ses couleurs si jamais je perdais définitivement ma valise. Ma valise et moi sommes un. Nous formons une seule chaire, une seule âme, une seule respiration. Nous sommes la jambe et le genou, les doigts et les ongles, le cœur et les poumons, les yeux et les sourcils, la langue et les dents…
Allez, viens que je te fasse un câlin ! Ne me refais plus jamais ça, tu entends ? Je te comprends : de temps en temps tu as envie de te balader dans le coin, de te mettre un petit peu d’air dans les poches. Mais tu dois me comprendre toi aussi. Ce monde est bourré de voyageurs sans bagages. Ils feraient tout et n’importe quoi pour te clouer dans leurs placards en attendant le prochain train. C’est ça que tu veux ? Tu imagines la poussière et le silence ? Le silence et la solitude ? La solitude et l’ennui ? Je ne veux pas te perdre. J’ai tout rangé dans tes poches. Tu le sais. Tout ce que j’ai de plus précieux : mes petites musiques, mes petits bonheurs hors saisons, mes frayeurs, mes rêves, mes sueurs froides, mes peurs, même nos bouffonneries démocratiques, nos pitre-ries francophoniques, nos meurtres collectifs, nos petites guéguerres de nombrilistes, nos clowneries équatoriales, nos piteux coups d’état à coups de marteau dans la gueule, nos érections sans cesse trafiquées à longueurs des journées sans saveurs. Chut, il y a aussi ma famille…
(Ouvre délicatement la valise qu’il vient de détacher et sort des babioles de toutes sortes : un verre, une figurine, une lampe à pétrole, une tasse, une horloge, une canette de bière. Il colle un nom à chaque objet.)
Antoine Inda, mon grand-père : il picolait soir et matin pour descendre son chagrin, sa femme est morte à quinze ans. Maria Nida Tibusi, ma tante : plongeuse professionnelle dans un restau chinois, mais comme elle n’arrêtait pas de casser les baguettes, ils ont fini par la pousser dehors, elle s’est noyée dans sa baignoire. Joseph Anton Bagnios, mon bel oncle germain : il cassait des cailloux que l’état lui rachetait pour nous fabriquer des routes qui tournaient interminablement autour du pot. Alessandro Baldani, mon demi-frère : emporté en plein été par une vraie fausse vodka périmée. Mes pauvres parents : morts le même jour, un mardi, à force de se demander ce que le bon Dieu foutait dans ses nuages alors que toute la famille galérait sur terre et puis quel diable l’avait piqué pour nous avoir largué dans un minable petit pays géré comme un village. Caroline Moussi : même mère même moustiquaire, empoisonnée pour une sombre histoire de jalousie mal fichue. Chut, celui-là c’est Armando Umbertino, mon cousin : tué par son propre gâteau, une madeleine, il avait oublié de rajouter de la farine, résultat, il s’était retrouvé avec dix kilos de levure dans le ventre, l’hôpital était arrivé trop tard, on l’avait retrouvé dans les chiottes la tête coincée dans le bidet...
(Silence lourd et saccadé. Il farfouille nerveusement sa valise et ses poches en proférant des injures. On entend passer les secondes passer à coups de bâtons dans les roues.)
Putain, il manque un mort ! Benissa, mon demi-cousin ! Où est-il passé ? Réponds, bordel ! Oh ne me dis surtout pas qu’il s’est enfui et que tu n’as rien pu faire parce que ses yeux te font peur ? Tu me déçois beaucoup. Sincèrement. Je me demande si j’ai bien fait de te confier mes morts. Taisez-vous, mademoiselle ! Vous ne savez pas ce que ça veut dire, confier ses morts à une valise héritée de la colonisation ! Où est passé Benissa ? Réponds ! C’était mon mort préféré ! Il s’était noyé dans un verre de porto ! De son vivant jamais personne ne l’avait vu payer une seule bière. Chaque fois qu’il entrait dans un bar c’était pour se doucher dans les bouteilles des autres. Puis on le voyait ressortir beurré jusqu’à la rate. Mais une nuit où il faisait très chaud un vieux l’a vu plonger dans la bouteille d’une vieille qui somnolait dans un coin. Ils ont arrêté la musique. Ils ont barricadé le bar en même temps que le verre. Mon cousin est mort coincé comme un rat…
(Un autre silence lourd et saccadé. Sa voix oscille. Son visage se fige. Il éclate en sanglots. On aurait dit un gamin de cinq ans qui vient de se faire ravir une glace au chocolat dans la rue par un inconnu.)
Je l'adorais, ce con ! Il n’a jamais eu un seul sou sur lui. Il était mitraillé de dettes. Chaque soir quelqu’un venait lui réclamer quelque chose : une boîte d’allumette, une boule. Quel connard vraiment ! Il n’aimait pas la bouffe. Pourtant sa femme cuisinait comme un ange. Il me laissait souvent ses trois plats quotidiens. De petites merveilles savamment mijotées. Le matin : grosses langoustes béninoises mouillées à la sauce de vinaigre. Le midi : meute d’aubergines polonaises sautées à l’huile de soja. Et le soir : bouillon sauvage garni de feuilles de choux. Dites-moi : ai-je vraiment la gueule des gens de banlieue ? Non, je ne vous crois pas, vous rigolez ! Je n’ai jamais déchiré un flic de ma vie ! J’aboie de temps en temps. C’est juste pour faire taire ces putains de caravanes qui passent sous ma fenêtre. Je ne suis pas une pourriture. Quoi ? Oui, j’ai un flingue et alors ? N’ai-je pas le droit moi aussi de me protéger ?
« Tout le monde cache une arme dans ce pays ! Tout le monde : les maires, les préfets, les putes, les vendeurs, les acheteurs, les chauffeurs, les planteurs et tous les autres que je ne connais pas encore ! Vous n’êtes rien sans une arme au fond de la poche ! Les voix des armes sont les mieux écoutées ! Qui ramasse une arme ramasse la paix ! »
Oh, mam’zelle, pas la peine de me dévisager comme ça ! Elle ne tire pas. Elle est rouillée. Je l’ai ramassé dans le métro le mois dernier. Elle contient cinq cartouches encore neuves. Mais elles sont mouillées. Je le garde quand même. On ne sait jamais. Il a été mathématiquement prouvé qu’un mec qui traîne un pétard même mouillé dans sa poche aurait 9% de chances de s’en tirer en face d’un psychopathe dermique ou d’un alcoolique en phase cruciale. Ça vous dérange pas que je me prenne un verre ? J’ai soif ! Vous comprenez, c’est à cause de Benissa. Je n’arrive pas y croire. Non. Il n’a tout de même pas fugué. C’était un poivrot pas un fugueur ! Après la noyade, le propriétaire de la buvette avait appelé les pompes funèbres. Ils avaient sorti le corps avec des baguettes. Sa femme n’en revenait pas. Elle avait pleuré pendant six mois. « Mon chouchou s’est cassé le souffle au fond d’un gobelet à deux sous ! Que vais-je devenir ? »
(Sort une canette de bière qu’il boit au goulot. Puis l’instant d’après il éclate de colère. Il tourne et retourne la valise en lui décochant des coups de poings.)
Où l’as-tu planqué ? Je vais te casser la gueule si tu ne me réponds pas. Quoi ? Je n’entends rien, parle fort ! Il s’est glissé dans ta poche ? Quelle poche, putain ? Elle a des milliers de poches ce machin ! Celle du fond à droite ? Incroyable ça ! Vous me prendrez pour un menteur à lier si je vous dis ce que je vois là : Benissa se tape tranquillement une clope. Hé, on ne fume pas dans ma valise, pas dans ma valise ! Eteints-moi ça, vite ! Qui t’a autorisé à fumer dans ma valise hein ? Tu veux nous faire cramer ou quoi ? Tu ne changeras donc jamais, toi ? Même la mort n’a pas réussi à le dresser. Il continue à se pourrir la vie. Ecoute-moi : tu peux fumer partout sauf dans ma valise, oui, partout sauf dans les musées, oui, les musées, c’est interdit ! Tu risques la prison à mort. Les gens d’ici ont peur des morts, des morts et des vieux. Paraît que ça leur rappelle leur avenir lointain. Ils enferment les vieux dans des bunkers à douze étoiles dénommés centres de plaisirs raffinés et de sommeil profond pour le 3e age. Les morts, ils les entassent par petits lots de deux mille quatre cents douze cadavres embaumés et épicés dans un entrepôt baptisé centre de conservation d’histoires et de civilisations modernes. Pareil pour les péteurs de plomb et les aliénés, ils cuisent dans des laboratoires obscurs où ils servent de cobayes pour les pandémies du futur. Allez, rejoins ta place. Prends-toi une bière ! Il adore la mousse, mon mort chéri. Quinze canettes par jour. Ma valise est saturée. Voyez tout ça ! Le barman d’en face me prend pour un polonais invétéré. Je m’en fous.
(Ricane un brin et sort un os – un os de cabri sans doute qu’il brandit comme un trophée. Il le caresse et lui couvre de bisous sonores et outrés.)