Excerpt for Journal 60 by Gaelle Kermen, available in its entirety at Smashwords

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Journal 60


Gaelle Kermen


1960-1969


texte du journal seul

repérage par année



Copyright 2011 Gaelle Kermen

ISBN : 978-1-4660-9365-2

23 août 2011

Published by ACD Carpe Diem at Smashwords, Inc


Smashwords Edition, License Notes

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Photo de couverture

Marine en minirobe de crêpe rose, rue de Bièvre, 5 juin 1967

Mathias K... DR

Table des Matières


1960

1961

1962

1963

1964

1965

1966

1967

1968

1969


Bibliographie

Contacts


Année 1960


Rentrée 1960


C’était un dimanche, un dimanche qui aurait pu être comme les autres s’il n’avait été le dernier dimanche des vacances et celui de la rentrée. La petite fille le haïssait ce jour.

En réalité la petite fille n’en était pas une : elle avait quatorze ans et demi et allait entrer en classe de Seconde, mais elle était si maigre et paraissait si jeune qu’on l’aurait plutôt mise en classe de Sixième.


Et la petite fille c’était moi.

Cela faisait trois jours que j’étais à Paris avec Maman. Trois jours que nous avions quitté Lorient, notre port de pêche en Bretagne. Trois jours que mes vacances étaient finies. C’était la première fois que je venais à Paris et j’allais y rester. J’étais contente de ces trois premiers jours passés à Paris. Maman et moi avions couru les magasins à longueur de journée pour remplir les obligations de la liste d'internat. Cela m’aurait sans doute paru banal, si pour moi tout n’avait été si neuf. Déjà émerveillée par Paris, je prenais à tout un plaisir extrême. Les trois jours tiraient à leur fin. Dans quelques heures, je ne serais plus dans l'appartement de mon oncle et de ma tante. Dans quelques heures, je serais en pension.

Oui, en pension. Mes parents ne me mettaient pas là parce que je travaillais mal, au contraire je travaillais bien l’année précédente, ce n’est d’ailleurs pas en pension que l’on peut travailler, cela soit dit en passant, ni parce que j’étais insupportable à la maison, ce n’était pas non plus le cas, du moins pas encore. Mes parents me mettaient en pension là, parce qu’en Bretagne j’avais à longueur d’année des crises d’asthme. Aussi Maman avait décidé que nous changerions d’air et par la même occasion que nous irions habiter du côté de Paris, puisque Papa avait trouvé du travail à la librairie Hachette. Il restait à trouver une maison pour abriter notre famille nombreuse.

En attendant, moi, on me faisait commencer l’année à Paris, dans une pension, que m'avait trouvée la directrice du Lycée de Lorient, Mademoiselle Fleury, dont l'intendante était l'amie. J'entrais donc au Lycée Hélène Boucher, ce qui n’était bien entendu pas pour m’enchanter. Eh oui ! Dans quelques heures je serais là-bas.


C’était le dimanche après-midi. J’étais chez ma tante avec Maman et je finissais de préparer les affaires que je devais emporter. Enfin tout fut prêt, les bagages et moi, en apparence pour ce qui est de moi, parce qu’à l’intérieur je n’étais vraiment pas prête à partir, du moins je n’étais pas contente.


Nous partîmes en métro. Nous passâmes à la Gare Montparnasse, où nous reprîmes une grande valise laissée à la consigne le jeudi précédent, à notre arrivée de Bretagne. Nous montâmes dans un taxi qui nous conduisit à l’internat. Nous traversâmes tout le sud de Paris, puis en sortîmes par la Porte de Vincennes, cette Porte que j’allais voir désormais tous les matins et tous les soirs pendant un an. Nous passâmes par Vincennes et le Bois pour arriver à sa limite, à Fontenay-sous-Bois, où se situait mon internat, devant la gare.


C’était un bâtiment moderne avec de grandes baies vitrées. Perpendiculaire au grand bâtiment, on voyait une maison, genre style Empire, enfin assez ancienne car je ne connaissais pas grand chose aux styles, avec un petit jardin. En face de la maison, un autre bâtiment, plus ancien que le premier, délimitait un côté de la cour, encadrée par les deux bâtiments, la maison, enfin un mur qui la séparait des maisons et jardins voisins. L’internat n’était pas très grand, mais assez pour m’impressionner. Et je n’étais pas fière en entrant par la petite porte de fer.


Nous déposâmes nos valises à la conciergerie. Dans la cour étaient déjà des filles en uniforme bleu marine. Cela me donna un peu le frisson. La concierge nous conduisit vers la grande maison ancienne, où elle nous fit entrer dans un salon toujours de style ancien. Là étaient déjà assis des parents d’élèves dans des fauteuils devant de petites tables carrées. Des maîtresses d’internat leur donnaient des papiers à remplir. Maman fit de même. Puis nous allâmes attendre dans la queue formée devant la porte du bureau de la surveillante générale d’internat. Nous attendîmes longtemps. Je regardais les filles et j’avais peur d’elles. N’étant jamais venue à Paris ou dans la région, je ne connaissais personne. J’avais peur… peur…


J'avais peur de quitter Maman, peur de quitter les vacances, peur d'entrer dans une vie totalement nouvelle. Heureusement il n'y a que ce soir-là que j'ai eu peur d'y entrer. Mais à ce moment-là j'avais peur de tout et surtout peur d'aller dans l'horrible Lycée que j'avais aperçu deux jours plus tôt, qui m'avait semblé une terrible caserne. Et brusquement, comme j'attendais avec Maman de voir la surgé, je me mis à pleurer. Tout le monde me regardait. Mais je me fichais bien de tous. J'avais juste peur.

Nous entrâmes chez Madame Tamisier, qui remplaçait la surveillante générale. Elle fut étonnée de me voir pleurer puisque que j'entrais en Seconde. Elle disait que c'était très bien d'être à 14 ans en Seconde. Mais je me fichais bien de mon âge ou de ma classe !

Au moment de monter dans le dortoir où je devais être installée, on s'aperçut que mon nom n'était sur aucune des listes des surveillantes (autrement dites les pionnes). Alors, Mme Tamisier me fit mettre provisoirement à l'infirmerie. Ce fut la première fois que je vis un provisoire si court, en effet il ne dura que deux jours.


Nous montâmes donc à l'infirmerie avec mes valises, moi toujours en larmes. Ma tante et Maman firent mon lit puis déposèrent mon linge à la lingerie près de l'infirmerie. Maman ne savait que faire pour arrêter mes pleurs, l'heure de son départ approchait et je ne voulais pas qu'elle parte, elle aussi commençait à pleurer. Elle me recommanda à la lingère et à l'infirmière. Maman voulait que j'aille dîner avec les autres filles, car elle devait reprendre le train pour Paris avec ma tante. Nous redescendîmes dans la cour. Je pleurais de plus belle et Maman avec moi. Enfin il lui fallut partir et je dus l'accepter.

La lingère me prit alors par le bras et doucement essaya de me faire aller au réfectoire. Mais je ne voulais rien entendre, je n'avais pas faim et je ne voulais surtout pas aller avec les autres filles. Je l'accompagnai quand même jusqu'au réfectoire, à la porte duquel je vis un groupe de filles, qui me regardaient. Parmi elles, j'en remarquai une, très grande et assez maigre aussi, qui me regardait. Je ne savais pas alors que plus tard, cette même année, cette fille jouerait un rôle immense pour moi.


Je ne m'éternisai pas devant le réfectoire. Je voulais aller me coucher sans manger. La lingère ne savait pas si je pouvais monter à l'infirmerie. Enfin une pionne me donna cette permission et bientôt je ne pleurai plus. Quelques temps plus tard, je me couchai. Je n'avais plus envie de pleurer. J'avais sans doute versé toutes les larmes que j'avais dans le corps et il ne m'en restait plus.

J'avais déjà éteint la lumière quand quelqu'un frappa à la porte et entra. C'était une fille de Maths Elem, qui au lieu de se rendre au lycée des Maraîchers où était l'internat des Classes Terminales, était venue à Fontenay, l'internat des Sixièmes aux Premières. Je l'aidai à faire son lit, puis nous nous couchâmes toutes deux. Je m'endormis presque aussitôt, assommée par les larmes.

C'est ainsi que je passai la première soirée d'internat.




Le lendemain, il nous fallut nous lever à 7 h pour une nouvelle journée. Il faisait beau, heureusement car un temps gris dès le réveil me donne le cafard. Là tout était bien.

Notre table au réfectoire fut bien silencieuse. Personne ne parlait. Ce silence me pesait sur le cœur à un point tel que je faillis encore éclater en sanglot. Mais je faillis seulement.

Et nous partîmes en car vers Paris.


L'internat faisait partie jusqu'à l'année précédente du Lycée Hélène Boucher, qui avait une annexe de l'autre côté de la rue des Maraîchers. L'annexe venait de devenir un Lycée indépendant, dont faisait maintenant partie l'internat de Fontenay-sous-Bois. Mais les classes du Lycée des Maraîchers allaient jusqu'en Seconde moderne. Les Secondes classiques et les Premières devaient suivre les cours à Hélène Boucher.


Notre rentrée devait se faire à 10 h. En attendant cette heure, nous restâmes, dans la cour ensoleillée du Lycée des Maraîchers.

A 10 h, nous entrâmes au lycée Hélène Boucher, cet horrible lycée que je n'ai jamais cessé d'avoir en horreur. Il était grand et très haut. La cour était encadrée de hauts murs sombres, si bien qu'elle n'était presque jamais ensoleillée. Et moi qui aimais tant le soleil, qui en avais tant besoin, je m'y sentis tout de suite malheureuse. Par chance les feuillages des arbres étaient encore bien verts, ce qui me rassurait.

Une espèce de grosse bonne femme, petite et laide, fit l'appel, où j'étais encore oubliée ainsi qu'une autre fille. Pendant une heure, j'allai avec l'autre fille du bureau de la surgé à celui de la secrétaire. Nos dossiers n'étaient pas encore arrivés de nos villes d'origine. Finalement, on dit à la fille de retourner chez elle en attendant que son dossier arrive de Clermont-Ferrand. Et moi, comme j'étais pensionnaire, on fut bien obligé de me mettre dans une classe. C'est ainsi que j'échouai dans la classe de 2nde 8B. J'arrivai bien entendu en retard au cours d'Anglais, mais j'y fus bien accueillie par le professeur, Madame Lopez, qui devint ensuite mon prof' préféré.

A midi, une pionne vint chercher les internes de Fontenay dans le hall pour nous accompagner aux Maraîchers.


L'après-midi, après le déjeuner au réfectoire du lycée des Maraîchers plus moderne, je retournai au cours, où je pris connaissance de mon emploi du temps. Il ne me paraissait pas mal. Ayant fini mes cours à 4 heures, j'allai dans le hall, où je retrouvai d'autres Secondes en attendant la pionne qui devait nous reconduire : Elizabeth, une petite vietnamienne et Béno, une fille vraiment marrante. Je leur demandai des renseignements sur la vie d'internat.


Puis à 5 h, nous repartîmes aux Maraîchers. Nous n'eûmes pas étude. Je restai donc dans la cour avec les Secondes et les Premières, qui se connaissaient déjà presque toutes. Je les écoutais raconter leurs histoires des années précédentes. Puis une fille de Première me dit, sans méchanceté aucune, mais avec un certain étonnement :

— Mais pourquoi est-ce que tu restes avec nous ? Pourquoi ne vas-tu pas jouer avec les Sixièmes ?

Je lui répondis :

— Mais je suis en Seconde !

La pauvre, elle était toute gênée. Elle ne se trompait pas tellement car plus tard j'irai beaucoup plus souvent avec les Sixièmes et les Quatrièmes qu'avec les Secondes.


Ensuite à 7 h, nous prîmes le car qui nous reconduisait à l'internat, où nous dînâmes. Après, ce fut la récréation. J'allai dans la salle de jeux, où s'ébattaient, c'est le mot qui convient, toutes les Sixièmes. Dans cette salle, un couple d'oiseaux vivait dans une cage. Je m'en approchai et je parlai avec les petites filles qui se trouvaient là. Une d'elles me demanda dans quelle classe j'étais. Je lui répondis que j'étais en Seconde. Tout de suite, au vu de ma petite taille, exclamations de sa part. Elle me prit par la main et me dit :

— Viens, je vais te montrer à Yasmina !

Je me demandai qui était cette Yasmina, mais je me doutais que c'était quelqu'un de très important chez les Sixièmes.

Quelle ne fut pas ma surprise, lorsque je vis que Yasmina, leur grand chef, était une toute petite fille. Elle me fit tout de suite penser aux big bosses de Tintin et Spirou, qui toujours très petits mènent les bandes.

En effet, Yasmina menait toutes les Sixièmes. D'abord elle ne voulut pas croire que je n'avais que 14 ans et que j'étais en Seconde. Je trouvais ça très drôle. Elle était accompagnée de deux de ses acolytes, dont une que j'aimerai beaucoup plus tard.


Après cet intermède, j'allai me coucher, toujours dans mon infirmerie, où cette fois j'étais seule. Alors j'eus un cafard terrible. Je me sentais seule, si seule loin de ma famille. Je voulais revoir Maman, que je savais encore à Paris, cette ville où j'eusse aimé dormir, cette ville que déjà j'aimais beaucoup. J'avais peur et pleurais, pleurais. Finalement, je m'endormis.



Le lendemain se passa comme le surlendemain. Je me sentais seule. J'avais le cafard, tellement que j'écrivis à Maman, restée à Paris pour acheter une maison, et lui demandai de venir me voir le jeudi.


Le mercredi je fis connaissance avec mon prof' de maths, une vieille sévère, j'étais nulle en maths, puis le jeudi avec mon prof' d'allemand, une jeune femme nerveuse, qui me faisait trembler de peur, car j'étais nulle aussi dans la langue qu'elle devait continuer à m'enseigner, je l'étudiais depuis la Sixième mais n'étant jamais allée en Allemagne, je ne la pratiquais pas. Elle me fit découvrir Goethe et Kant.


Le soir, on me fit descendre de mon infirmerie, pour me mettre dans le nouveau bâtiment, tout moderne, au troisième dortoir, dans un box où j'étais la seule Seconde avec trois Premières. Je n'étais pas dans le dortoir de Béno et Elizabeth, qui dormaient juste au-dessus. Ma pionne était assez sympathique, mais elle avait une tête de matheuse, dommage !... Je ne devais pas rester dans ce dortoir. Dès le lendemain, je redéménageais.




Mais d'abord le jeudi.

J'étais sûre que Maman viendrait me voir. En effet, en revenant du lycée, vers 1 h 30, je la trouvai à l'internat. Elle n'était pas seule, Papa était avec elle, il venait d'arriver de Lorient. Maman avait trouvé une maison à acheter en banlieue et Papa était venu pour signer. La maison était à Saint-Leu-la-Forêt, au nord de Paris. Maintenant il restait à vendre l'immeuble de l'Avenue de la Perrière au Port de Pêche de Lorient. Maman et Papa retournaient là-bas dans l'après-midi de jeudi. Avant, ils étaient venus me voir.

Dès que je revis Maman, je me mis à pleurer. C'était idiot, je le savais, mais je ne pouvais rien contre ça. C'était plus fort que moi. Mais pourtant, mes parents me redonnèrent du courage. Lorsqu'ils partirent, je restai en étude, les autres filles étaient en promenade au Bois de Vincennes, mais je ne pleurais plus.



Je m'habituais peu à peu. J'attendais avec impatience le samedi après-midi pour sortir. Je devais aller chez ma tante. Je trouvais que le week-end passait trop vite car déjà j'aimais être à Paris et le lendemain, au premier cours, un cours de physique, j'avais encore un cafard terrible. Et les jours étaient tous semblables aux autres jours.



En classe, j'avais trouvé une camarade, Françoise B., plus jeune que moi, elle n'avait pas encore 14 ans, elle portait des lunettes, avait un air un peu bête mais était très intelligente et sympathique. Je l'aimais déjà ainsi qu'une autre fille, Martine, très gentille avec moi dès les premiers jours de classe. Elles seules dans la classe me furent proches. Les autres m'étaient indifférentes ou à peu près.


Au dortoir, je commençais à m'habituer. J'aimais beaucoup la fille en face de moi dans mon box, Jacqueline Le G., bretonne aussi. Elle était blonde, avec des cheveux longs, qui la recouvraient comme un manteau, quand elle les lâchait le soir sur sa chemise de nuit. J'aimais beaucoup son petit air poète, romantique même. Elle me fit découvrir beaucoup de choses sur les sentiments. J'avais déjà lu énormément, j'avais beaucoup réfléchi pendant les interminables semaines où j'étais alitée à cause de mes crises d'asthme, ayant l'habitude d'être seule, n'ayant que des camarades de lycée, mais pas d'amies. Beaucoup de choses m'échappaient sur les relations entre les gens et Jacqueline me les fit découvrir.

Dans le box en face du nôtre, était une grande fille, Noëlle Jospin, intelligente, assez drôle, elle tenait à l'internat une place importante auprès des filles.




La deuxième semaine, ma sœur Anne vint à Paris. J'étais très contente. Le samedi après-midi, elle vint me chercher au lycée, où tout le monde la remarqua.

Le soir, nous allâmes dîner chez ma tante et mon oncle dans le 12e, rue du Château des Rentiers, au nom poétique, puis nous partîmes vers le 5e, où habitait un autre oncle, frère aîné de notre mère, rue Guy de la Brosse, près du Jardin des Plantes. Ma sœur avait une chambre en face, chez une charmante vieille dame, Mademoiselle Tourreau. Elle l'utilisait gratuitement en l'absence de son occupant, un monsieur de Rennes, qui venait de temps en temps à Paris chercher des documents pour la thèse qu'il préparait. Grâce à ma tante, qui parlait beaucoup à ses voisins, une vraie concierge, ma sœur fit la connaissance de Melle Tourreau chez qui était la chambre.

Ce week-end, le monsieur était là. Ce fut pourquoi nous passâmes la nuit chez Melle Tourreau, qui recevait tout le monde avec bienveillance et nous mettait très à l'aise. Je l'aimai dès le premier instant où je la vis. J'aimais ses yeux, très bleus, allongés, vifs, pointus même, qui auraient pu être méchants s'ils n'avaient été dans un visage aussi bon, aussi doux.

Melle Tourreau était professeur de français, histoire et géographie dans des cours complémentaires. Elle avait beaucoup lu et savait des tas de choses. J'adorais l'écouter parler. Elle était d'une intelligence remarquable et d'une tout aussi grande beauté. Elle mettait sa bibliothèque à ma disposition. J'y découvris Katherine Mansfield.


Le dimanche, ma sœur et moi allâmes à Saint-Leu-la-Forêt, voir la maison que les parents avait achetée, rue de Boissy. En y allant, nous avions un peu peur d'être déçues. Maman et Papa nous en avaient dit tant de bien. Mais la maison était belle, enfin d'après ce que nous pûmes en voir à travers les grilles du portail et les grands arbres du jardin.

La forêt n'était pas loin, nous y allâmes. Il faisait très beau. L'air était frais. Anne et moi étions ravies, enchantées de notre promenade dans la forêt de Saint-Leu, qui bientôt serait la nôtre. Nous revînmes à Paris les yeux brillants.


Mais déjà le lendemain, il me fallait retourner dans cet affreux lycée et à l'internat.

Cette fois pourtant, j'étais contente de revoir Jacqueline. J'avais moins le cafard, juste le regret de ne plus voir la forêt. Je n'étais pas habituée à être enfermée dans de grands immeubles, moi dont les terrains vagues du port de Lorient avaient été les terrains de jeux, dont les bateaux du port de Commerce me parlaient des pays lointains.


Les débuts avaient été difficiles mais je m'adaptais à la vie d'internat. J'étais toujours un peu triste de rentrer le lundi matin et toute la semaine, je n'attendais que le samedi. Ça allait beaucoup mieux, jusqu'au jour où...

J'étais chez ma sœur avec Martine, notre cousine, la fille de ma tante et de mon oncle, qui habitaient le 12e arrondissement. Le dimanche, ma sœur partait à Provins en voyage d'étude avec sa classe de Tourisme, car elle faisait des études de Tourisme. Je restai donc avec Martine. Mais elle ne savait rien faire malgré ses 20 ans, alors elle m'emmena chez sa mère qu'elle détestait. Cette mère, paraît-il, les aimait trop, elle et son frère Serge, au point de leur faire un mal terrible, faisant tout à leur place, comme s'ils avaient 10 ou 14 ans, alors qu'ils en avaient 20 et 24. Elle les abrutissait littéralement. Les deux cousins avaient fait des dépressions nerveuses. Depuis, Martine ne pouvait plus voir sa mère qu'elle rendait responsable de tout ce qui arrivait chez eux. C'est d'ailleurs parce qu'elle ne pouvait plus vivre avec sa mère qu'elle vint chez ma sœur, qui dut la supporter et ce n'était vraiment pas drôle.


C'était chez mon oncle et ma tante d'éternelles disputes. Je découvris ce jour-là un monde de folie, dont j'ignorais tout. Jamais je n'avais entendu d'éclats de voix entre mes parents ni mes frères et sœur. J'étais effrayée, terrorisée.


Ce jour-là, Serge devait revenir de la maison de santé où il séjournait. Martine ne l'avait pas vu depuis un mois. Toute la famille pensait qu'elle serait contente de le revoir, comme lui l'était pour elle. Mais non, elle fut très froide avec lui et même méchante. Au repas, je ne disais rien. Qu'aurais-je pu dire ? Ils élevaient la voix tous en même temps, ils parlaient tous tellement fort que je n'aurais pas pu placer un seul mot.

Devant la méchanceté de Martine, sa bêtise aussi, devant la souffrance du pauvre Serge, dont je percevais la douleur, je m'étonnais que cela ne me fît presque rien, apparemment, tout cela glissait sur moi sans m'effleurer. Mais le soir, comme je me couchais dans la chambre de ma sœur, rentrée de Provins, brusquement mes nerfs craquèrent et je me mis à pleurer, sans pouvoir m'arrêter. Je dus dormir avec ma sœur tellement j'étais mal. La nuit je pleurai encore et le lundi matin aussi. Ma sœur s'inquiétait avec Melle Tourreau.

Quant à Martine, c'est à peine si elle s'apercevait de quelque chose, l'idiote...


Je partis pour le lycée...

En cours de physique, je fus interrogée. J'avais lu une ou deux fois ma leçon avant d'entrer au cours et j'eus 18/20. C'était bien. A peine arrivée à ma place, je me mis à pleurer. Ma voisine ne comprenait pas, bien entendu. Et puis ce fut la compo d'allemand, que je réussis mieux que je n'osais le penser. C'est-à-dire que j'eus 4,5/20 au lieu du zéro ou du demi point que j'attendais. Après cela, j'allai beaucoup mieux.

Cette semaine, ce fut une véritable maladie à l'internat : toutes les filles pleuraient, et moi, comme Jacqueline, je pensais que ça faisait bien.



Nous étions déjà vers la fin du mois d'octobre. Les feuilles des arbres du Bois de Vincennes changeaient de couleur, des vertes, des rouges, des jaunes, des brunes. Tout cela faisait un ensemble pas triste du tout, si ce n'est que l'on avait la perspective de l'hiver, venant après l'automne.

Sous la pluie, tout cela prenait un autre aspect, triste celui-là. Les feuilles mouillées étaient piétinées par les passants sur les trottoirs. Les arbres presque entièrement dépouillés tendaient leurs bras noirs vers le ciel. Ils me faisaient pitié.

Je demandai un jour à Jacqueline :

— Pourquoi les arbres meurent en hiver ?

En fait, je n'attendais pas de réponse. Elle m'en fit une, que je jugeai stupide :

— Parce qu'ils n'ont plus de sève !

Ce n'était pas ça que j'attendais. Mais cette réponse me fit m'intéresser beaucoup plus aux arbres que je ne l'avais fait avant. Et je fis mon premier poème. Quand je le relis maintenant, il me semble idiot, comme tous ceux que j'ai faits par la suite.

Plus tard, pendant l'hiver, je me promenai dans la forêt de Saint-Leu et je ne trouvai plus que les arbres fussent tristes ni morts... Ils semblaient presque irréels. Pour moi ils avaient quitté la terre pour un monde où ils étaient heureux. La forêt était belle, presque gaie. Et j'aimais beaucoup les arbres, grâce à Jacqueline.




Toussaint 1960


C'était enfin les vacances de la Toussaint.

Maman et Papa avaient vendu la maison de Lorient et arrivaient à Paris pour déménager. Ils profitaient des vacances pour cela.

Ils arrivèrent le dimanche soir chez mon oncle et ma tante du 12e. Mon frère Louis, âgé de 13 ans, était chez Melle Tourreau depuis le samedi soir. Il revenait d'Ancenis, où on l'avait laissé en pension, en venant à Paris, Maman et moi. Ma sœur Anne et Martine, la cousine, allèrent donc le dimanche soir voir Maman et Papa. Louis et moi, on nous laissa dormir.

Le lendemain matin, dès que je fus réveillée, je demandai à Anne comment allaient les animaux, Minouche, le chat de gouttière, et Minnie, la petite chienne ratière, et Fridu, son chien nouveau-né. J'appris que l'on avait laissé Minouche aux nouveaux propriétaires de la maison. Pour Minnie, je ne sus rien mais j'eus un mauvais pressentiment. Et quand Philibert, mon frère âgé de 9 ans, arriva, la première chose que je lui demandai, fut :

— Où est Minnie ?

La réponse vint, rapide. Il cria presque :

— Elle est morte !

Il y avait de la révolte dans sa voix. Il ne voulait pas se résigner. Moi je ris nerveusement, pour ne pas montrer que j'avais envie de pleurer. Je sortis pour pouvoir pleurer. Je savais, au fond de moi, que Minnie n'était plus là. Elle avait été écrasée dans l'après-midi du dimanche sur la route de Paris. Son chien bébé Fridu restait. Mais pouvait-elle être remplacée, cette petite Minnie que j'avais tant aimée, qui restait si gentiment avec moi quand j'étais malade ? Elle n'avait pas voulu vivre une vie nouvelle, elle était morte. Et Minouche était resté à Lorient. Que deviendrait-il lui aussi ? Maintenant il ne restait plus rien de Lorient, plus rien que le souvenir.



Dans les jours qui suivirent, nous emménageâmes dans la maison de Saint-Leu. Ce n'était pas mal. Le jardin surtout me plaisait.

De la chambre du haut, que je devais partager avec ma sœur, je regardai dehors dans la nuit. Je dis :

— Au loin, un phare !

Je me croyais encore en Bretagne.

Papa, bon géographe, me dit :

— C'est la Tour Eiffel ! Mais, tu sais, c'est un phare aussi, ajouta doucement Papa, pour les avions, pas pour les bateaux.


Il faisait un très mauvais temps et j'attrapai une crise d'asthme.



Le vendredi de la rentrée de Toussaint, je ne pus pas rentrer en classe. Ce qui m'arrangeait bien car je manquai un cours de maths !

Je n'avais pas réalisé tout de suite la mort de ma petite chienne Minnie. C'est la semaine suivante que je la réalisai fort bien. Moi qui riais tout le temps, on ne me vit plus rire. Jacqueline s'en étonnait. Je ne pouvais rien lui dire. Deux semaines plus tard, seulement, je lui appris la mort de Minnie.

Le soir, dans mon lit, je pleurais. Quand j'entendais un chien aboyer, je croyais entendre ma chienne. Il me semblait pourtant qu'elle n'était pas loin, que j'allais la revoir. Hélas !...


Puis tout redevint comme avant, dans la routine lycéenne, sauf que le dimanche, au lieu d'aller chez ma sœur, rue Guy de la Brosse, dans le 5e, j'allais chez mes parents, rue de Boissy à Saint-Leu-la-Forêt.


Au début ce n'était pas drôle, parce qu'il n'y avait encore ni lumière, ni gaz, ni eau. Et régulièrement, j'attrapais une crise d'asthme. Dès que j'arrivais chez mes parents, j'étais malade. Avant je croyais, comme Maman, que c'était le climat de la Bretagne qui ne me convenait pas. Maintenant que l'on avait déménagé, c'était pareil. A l'internat, je n'avais jamais de crises. Je devais être allergique à l'ambiance familiale. Ou alors le chauffage par le sol charriait trop de poussières dans cette maison 1900, que pourtant j'aimais beaucoup.




Au lycée, je m'amusais un peu avec Françoise, ma camarade de classe plus jeune. A l'internat, j'aimais toujours Jacqueline. Le soir, au foyer, où nous écoutions des disques, nous lisions ensemble Le Petit Prince. Nous discutions beaucoup. Ou plutôt je parlais, car Jacqueline ne savait pas vraiment discuter. Elle ne disait presque rien. Au début, j'aimais son côté mystérieux, allié à sa grande beauté romantique. Plus tard, je fus surprise de l'entendre plusieurs fois répéter des idées, des phrases même, que je lui avais déjà dites. Cela aurait pu être une coïncidence mais se répétait trop souvent. Je me rendis compte que Jacqueline, que je croyais avoir une forte personnalité, n'avait pas d'idées personnelles. Elle ne savait que répéter, plus ou moins bien, ce que d'autres avaient dit avant elle. Je fus profondément triste car je l'avais beaucoup aimée et admirée.


Je commençais alors à aimer Elizabeth. En étude, je me trouvais à côté d'elle à la place de Béno, retirée pour un certain temps de l'internat pendant une maladie. Le soir Zabeth et moi discutions littérature. Elle était très intelligente. Elle le savait et était très orgueilleuse. Nous nous entendions bien. Nous ne parlions pas de nos propres sentiments, nous ne nous arrêtions pas là, comme je le faisais avec Jacqueline, car Zabeth n'aimait pas se livrer à quelqu'un. Je la comprenais assez bien. Je la compris encore mieux lorsque je fis l'analyse graphologique de son écriture.

Je la fis au cours de latin du mercredi matin. Le soir, je fis celle de Lyliane, une Première que j'aimais beaucoup, camarade de Zabeth. Lyliane était aussi intelligente et capable d'amuser et de faire rire tout l'internat : elle avait un don extraordinaire pour le mime ou pour raconter une histoire même banale, par exemple un cours de maths avec Chédeau, le même prof' que moi.


J'aimais bien Lyliane parce que plus tard, quand on me prenait encore pour une Petite Sixième, elle dit :

— Il suffit d'entendre Marine parler pour savoir qu'elle n'est pas en Sixième.

J'étais flattée.


Le même soir, je fis l'analyse graphologique de Danièle, une Quatrième. Je ne sais pas pourquoi j'en vins à la faire. Je crois que je lui demandai d'écrire quelque chose et comme son écriture et sa façon d'écrire n'étaient pas banales, je l'analysai. Jacqueline, l'année précédente, avait été dans le même dortoir que Danièle et m'avait un peu parlé d'elle. Ce fut ce soir-là que je commençai à la connaître.


Les jours suivants, nous restâmes ensemble dans le car, partout où nous pouvions l'être. Nous parlions beaucoup et pourtant nous nous comprenions sans nous parler quelquefois. Nous nous aimions beaucoup.


Un soir, je lui demandai si elle voulait que je l'apprivoise. Elle me répondit :

— Non, parce que c'est trop lent.

Plus tard, je compris que j'aurais dû prendre ce temps.


Nous étions amies. Je me souviens de ma joie, le soir où je le compris. Amie pour moi était un mot très fort. Avant, je n'avais eu que des camarades, quelquefois de bonnes camarades, Jacqueline, Zabeth ou Béno. Mais d'Amie, avec un grand A, jamais. En Sixième, au Lycée de Lorient, j'avais failli en avoir une, Christine Schmid, mais elle partit cette année-là et nous ne restâmes pas en correspondance.


Maintenant, j'avais Danièle. Je l'aimais plus que tout au monde. Je ne vivais presque que pour elle. J'étais son Amie.


Elle, non plus, n'avait pas eu d'Amie avant moi. Danièle était plus jeune que moi. Elle avait 13 ans et demi et était en classe de Quatrième. Elle était cultivée, lisant énormément. Elle écrivait des poèmes qu'elle me montra plus tard. Elle était très, très, sensible. Je l'ai vue pleurer quand elle écoutait de la musique ou lisait un livre. Elle ne pouvait supporter qu'un petit chat restât seul dans la cour de l'internat en pleurant la nuit et allait lui tenir compagnie, sur la fenêtre, dans le noir complet !


Elle avait la manie de sucer ses doigts, en les tenant à l'envers. Tout le monde lui disait de les enlever de sa bouche. Elle s'en fichait. Tout le monde s'énervait. Personnellement, cela ne me gênait pas, si c'était sa façon de réfléchir, comme d'autres fumeraient la pipe. Alors tout était pour le mieux.


Je l'aimais.


Ce fut surtout à partir de ce moment que je ne travaillai plus du tout en classe et me détachai de mes parents et de ma famille.


Notre amitié — ou notre amour, pourquoi pas ? — fut déjà troublée par mon caractère jaloux et égoïste. Danièle aimait toujours Jacqueline, j'étais jalouse, bêtement.

Danièle devait rester tous les quinze jours le dimanche à l'internat. Sa mère voulait cela. Alors, le dernier dimanche avant les vacances de Noël, je restai avec elle.

Je me souviens qu'avec nous restaient, entre autres, Michèle Ch., Anne-Christine, la sœur du chanteur Jean-Claude Darnal, et Anita A., que je devais mieux connaître beaucoup plus tard.


Nous passâmes, Danièle et moi, un très beau dimanche. Nous étions heureuses. Le samedi soir, je lui dis des poèmes, dont un de Jules Supervielle : Les Amis Inconnus, que j'avais trouvé à la Bibliothèque d'Hélène Boucher, où je passais mes heures d'études entre les cours à dévorer les poètes et les dramaturges et à copier des textes entiers dans un classeur.

Nous nous amusâmes beaucoup avec Michèle, qui savait être très drôle. Elle me plaisait bien.

Le dimanche après-midi, Danièle m'aida à écrire des poèmes que je voulais envoyer à mon grand frère Youennick, soldat en Algérie. Danièle m'avait donné l'idée de faire un calendrier où chaque mois je mettrais un poème. J'aimais énormément mon grand frère. Je lui écrivais souvent, et lui, qui pourtant n'aimait pas écrire, me répondait.


Le dimanche passa vite, très vite, trop vite.


Trois jours plus tard, ce devait être les vacances. Je fus mécontente d'entendre Danièle demander à Jacqueline son adresse. A mon avis, Danièle allait trop souvent avec elle. J'en étais malheureuse. J'étais presque malade le mercredi. On devait partir le soir après les cours. Mais je n'avais plus aucune envie d'aller en vacances. J'avais le cafard, j'étais écrasée, je me sentais seule. Je finissais à 5 h 30 et Danièle et Jacqueline à 4 h. Pendant les Travaux Pratiques de Physique, je pleurais presque. Je ne peux pas décrire mon état de malheur intérieur.


C'est ainsi que je partis en vacances.




Vacances de Noel 1960


Je commençai par avoir une crise d'asthme très forte. J'étouffais. C'était terrible. Je ne pouvais rien faire. Tous les jours, j'attendais une lettre de Danièle qui était à Banyuls-sur-Mer. Je n'en reçus aucune avant Noël. Le jour de Noël, en plus de ma crise, j'attrapai un rhume, alors que je n'en ai jamais, ça tombait bien entendu ce jour-là. J'ai toujours vu arriver Noël avec un peu d'appréhension, malgré ma joie. Avant, j'imaginais toujours à ma façon ce jour qui allait venir et j'étais toujours déçue. Mais mes déceptions ne durent jamais longtemps, je pense à autre chose et c'est fini, ou sur le point de finir.


Ce jour de Noël 1960, l'après-midi, j'aurais dû aller avec mes frères Louis et Philibert, à Paris, chez Hachette, où nous avions droit à une représentation et à des cadeaux, en tant qu'enfants d'un employé de la Librairie, où Papa travaillait depuis le déménagement de Lorient. Etant malade, je ne pus m'y rendre. Mes frères me rapportèrent mon cadeau : un sac porte-documents écossais, que je pouvais porter en bandoulière ou à la main, il était très bien et à la mode. Nous reçûmes un tas de friandises.


Le soir, nous nous couchâmes tous, exceptés Papa et Maman. A 11 h, mes frères, ma sœur et la cousine se levèrent pour aller à la messe de minuit à l'église de Saint-Leu. Je restai là avec Maman et Bruno, mon dernier petit frère de 3 ans. Maman avait allumé la radio, qui diffusait des chants de Noël. Certains étaient très beaux. Comme à chaque fois que j'écoute de la belle musique dans le noir, j'eus le cafard. J'étais dans la chambre à côté de celle de mes parents, où dormait déjà Bruno. La porte de communication était ouverte. A un moment, retentit L'Hymne à la Joie de Beethoven. Bruno s'assit dans son lit et dit :

— C'est beau, ça !

Il se recoucha.

J'eus envie de me lever, de descendre, de dire à Maman, des choses et des choses, que j'aimais Danièle, que j'avais une Amie.


Je me levai, mais ne descendis pas et me recouchai. Je pleurai. Une angoisse m'étreignait le cœur. C'est triste Noël. Je m'endormis.

Puis vers 1 h, je descendis, avec toute la famille dans le salon, où étaient nos cadeaux. Je ne me souviens plus de ce que je reçus, de ce que les autres reçurent, de ce que nous fîmes, car ma sœur m'offrit un livre extraordinaire. C'était Arbre, mon ami, de Minou Drouet. Je me plongeai dans sa lecture, merveilleuse pour moi et oubliai tout...




Le lendemain de Noël, je reçus une lettre de Danièle. Enfin ! J'étais enchantée. Je lui répondis immédiatement. Je ne vivais vraiment que pour Elle, je ne respirais que par Elle. Je ne pensais qu'à Elle, absente. Dans mes poèmes, je ne parlais que d'Elle. Et aussi de mon jardin, que je découvris un matin très tôt, éblouissant sous le givre, comme un univers inconnu.


Le mardi, j'allai me promener avec mes frères, Louis et Philibert dans la forêt. Le temps était beau. Par terre, les feuilles faisaient un épais tapis rouge couleur d'écureuil. Elles étaient mouillées et dans chaque goutte d'eau brillait un soleil. O merveille ! J'étais presque heureuse ! Mais j'aurais voulu être là avec ma Danièle chérie !


Je finis le calendrier pour mon frère Youennick et le lui envoyai en Algérie.


J'étais triste le jour du 1er janvier ou plutôt le soir du 31 décembre. Je trouvais triste de voir mourir quelque chose, même une année. Mais je pensai à tout ce qui avait eu lieu en 1960, au changement complet de ma vie et je trouvai tout excitant...


J'attendis les jours suivants, mais en vain, une lettre de Danièle. Rien, je ne reçus rien.


Le lundi 2 janvier, nous reçûmes un tas de monde à déjeuner, la famille de Paris, nos amis africains de Côte d'Ivoire, dont mes parents avaient été les correspondants au Lycée de Lorient, ainsi qu'une Danièle, non pas la mienne, hélas ! mais une amie de ma sœur. Pour nous remercier, Danièle avait apporté une bouteille de champagne, ce que j'ignorais. Au moment d'ouvrir la bouteille, on s'aperçut que le bouchon était en plastique. Moi, je croyais que la bouteille était de la cave de mes parents, qui avaient été marchands de vins et spiritueux en gros, après mon grand-père à Moëlan-sur-Mer. J'avais été élevée dans le culte des grands crus, j'avais même appris à lire à cinq ans sur les étiquettes des bouteille, sur des nuits saint-georges, des saint-émilion ou des côtes-de-beaune. J'avais tellement l'habitude de voir des bouchons en liège que, sans penser que je pourrais faire du mal à qui que ce fût, je m'écriai :

— Quelle horreur !

Martine, la cousine, assise à côté de moi, me donnant un coup de coude, dit :

— Tais-toi, imbécile, c'est Danièle qui l'a offerte !

J'avais fait une terrible gaffe. J'étais très gênée d'avoir vexé Danièle, car je la trouvais très gentille.


Les vacances se finissaient et je n'avais pas reçu de lettre de ma Danièle adorée !




Année 1961


Le mercredi 4 janvier 1961, ce fut la rentrée. J'étais très, très, heureuse à la pensée de revoir Danièle. Hélas ! ça ne devait pas durer. Lorsque je la revis, je n'osai ni la regarder, ni lui dire bonjour.

A midi, je parlai un peu avec elle. Mais Jacqueline passa près de nous et Danièle l'arrêta. J'appris ainsi que Danièle lui avait écrit deux lettres. Je n'étais pas contente car je n'en avais reçue qu'une. Elle me dit qu'elle m'en avait écrit deux aussi.

Ensuite Jacqueline et elle parlèrent plusieurs fois ensemble.

A 5 h, je n'osai pas aller dans l'étude de Danièle.

Dans le car, je ne lui dis rien non plus. Ce n'était pas que je ne l'aimais plus. Au contraire. Je ne supportais pas de la voir avec Jacqueline. Je la voulais entièrement pour moi. Il me semblait étouffer.


Le matin, j'avais appris que j'avais 1/2 à ma compo de maths. Et même si je m'en fichais, ce n'était pas pour me réjouir. J'éclatai en sanglots. Je pensais à la gaffe que j'avais faite à Danièle, l'amie de ma sœur, à l'erreur que j'avais dû faire en envoyant des poèmes à mon frère Youennick, à ma note de maths, à mon impossibilité de parler à Danièle. Ma voisine ne comprenait rien car pendant toute la journée j'avais été enjouée. Mais dès que je me trouvais en présence de Danièle, ça changeait.


Le soir à l'internat, je trouvai une lettre de Youennick qui me remerciait très gentiment de mes présents. Et Danièle m'offrit un coquillage qu'elle avait pêché à Banyuls. J'étais contente mais je pleurais toujours. J'aurais voulu sortir de moi-même, lui parler, mais je ne pouvais pas. J'étais jalouse.


Le lendemain nous nous expliquâmes un peu par l'intermédiaire de billets. Je lui prêtai mon livre, Arbre mon ami. Et elle pleura, pleura... Je l'ai déjà dit, elle était d'une sensibilité extraordinaire.


Depuis la rentrée, je n'avais pas parlé à Jacqueline. Elle était trop souvent avec Danièle. Je ne crois pas que je montrais que j'étais malheureuse de les voir ainsi. C'est cela qui me faisait étouffer. A l'intérieur, mon cœur pleurait des larmes de sang, mais je ne disais rien, je ne pouvais rien dire, je n'osais pas.


La deuxième lettre de Danièle m'arriva enfin. Elle s'était trompée d'adresse. Je fus un peu déçue. Elle me parlait de Jacqueline. Grrr !!! Mais j'avais beau essayer de lui parler comme avant, je ne pouvais plus. Quelque chose avait changé. Je ne savais quoi. Je savais que je perdais un temps précieux. Je n'y pouvais rien. Je souffrais... en silence.


Le premier dimanche après la rentrée, Danièle aurait normalement dû rester à l'internat. Mais, exceptionnellement, sa mère la fit sortir. Je pensais que, comme elle restait tous les quinze jours, elle resterait le dimanche suivant. Je m'inscrivis pour rester aussi. Elle me demanda :

— Mais... avec qui tu restes ?

Je lui dis que je n'en savais rien. A la pensée d'être seule le dimanche sans elle à l'internat, j'étouffais, j'étouffais. Mais je restai. Avec Geneviève. C'était une fille, que personne n'aimait, parce que, soi-disant, elle ne prêtait jamais ses affaires, qu'elle n'avait pas l'esprit d'équipe, qu'elle était bête, méchante. Mais moi, je l'aimais bien. Et je la connus mieux ces jours-là.

Il y avait aussi Anne-Christine J., une Première, sympathique, et des Sixièmes, dont une que je remarquai tout de suite à cause de ses yeux verts très pâles et parce qu'elle était dans la bande à Yasmina. Autrement dit, Edith menait aussi les Sixièmes. Il y en avait trois autres, dont une très gentille, Patricia. Edith n'était pas gentille. Elle faisait toutes les bêtises possibles à faire. Je la trouvais très drôle. Ce jour-là, elle était à l'internat parce qu'elle était collée. Le dimanche passa, doucement, jour gris illuminé par le feu d'Edith et ses yeux verts clairs.


Vers la fin de l'après-midi, le téléphone retentit. La pionne, Lorig, décrocha. Ensuite elle s'approcha de ma table et me dit :

— Mademoiselle M. vient ce soir pour le dîner.

J'étais assez contente de cette nouvelle, mais j'avais peur de me trouver en sa présence. C'était une sensation désagréable.

Danièle arriva juste avant le repas. A table, elle se mit près de moi. Le soir, je fus dans le même box qu'elle. Je n'osai d'abord rien, ou presque, lui dire. Puis quelque temps après que la pionne eût éteint les lumières, Danièle se leva et alla se balader dans le couloir.

Au fond, dans le couloir, je voyais une lumière qui bougeait. Puis Danièle revint me demander si je voulais venir avec elle aider Michèle Ch., revenue aussi le soir, à réviser sa compo de maths pour le lendemain. Danièle avait apporté du chocolat pour nous soutenir. Anne-Christine D. expliquait effectivement des maths à Michèle. Mais ça ne dura pas. Dès que j'arrivai, nous commençâmes à discuter, rire, raconter des histoires marrantes, alors que la pionne ne dormait pas encore.

Michèle avait une façon un peu spéciale de tousser, comme un chien qui a avalé de l'herbe et essaie de la cracher. C'était très drôle. De temps en temps elle faisait ça, alors évidemment nous partions en grands éclats de rire et faisions beaucoup de bruit.

Vers une heure du matin, la pionne vint simplement nous demander d'aller nous coucher. Le lendemain, elle nous donna à faire une dissertation sur les nécessités du sommeil. Elle ne nous signala pas à Brannens, la surgé. C'était chouette.

Et Danièle et moi étions réconciliées.




Le deuxième mercredi suivant, le soir, je dis des poèmes de Minou Drouet à Danièle. Elle me dit qu'elle avait rêvé, cela faisait quelques jours déjà, qu'elle montait sur la rampe de l'escalier de notre bâtiment et descendait en tournant et s'accrochant aux barreaux, qui allaient du troisième étage au sous-sol. Elle allait de plus en plus vite et en arrivant en bas, elle tombait et mourait. Puis elle voyait sa famille à son enterrement, sa sœur qui disait :

— Tant mieux, j'aurai ma chambre pour moi toute seule !


Le lendemain, le jeudi, elle me dit qu'elle avait fait un nouveau rêve, beaucoup plus long que le premier et plus important. Elle montait sur la rampe toujours, elle descendait et tombait à l'endroit où j'étais assise, dans l'escalier, quand je lui avais lu des poèmes. Là elle s'était blessée et elle avait, parait-il, cinq heures à vivre.

Alors elle avait appelé plusieurs filles : Jacqueline, Anita, Noëlle et moi. Elle avait dit à chacune un petit mot et avait gardé Noëlle et moi avec elle. Danièle avait demandé à Noëlle de chanter Les feuilles mortes et d'autres chansons, à moi de lui dire des poèmes. Je lui avais dit ceux de Minou Drouet, avec une voix encore plus grave que d'habitude. Enfin elle m'avait dit que j'étais légère, légère, et que j'irais avec elle et que nous nous retrouverions ailleurs pour toujours. Noëlle était trop lourde et devait rester sur terre. Enfin, elle nous avait demandé de lui chanter Les Canuts. J'étais contente mais Noëlle était triste à pleurer. Je lui avais demandé comment j'allais mourir avec elle. Danièle avait dit :

— C'est facile.

Elle prenait ma main, nous montions au troisième étage, nous nous mettions sur la rampe et nous tombions ensemble à l'endroit où je lui avais lu les poèmes.

A ce moment, Danièle se réveilla de son rêve.


Le jeudi matin, à 8 h, heure où elle se trouvait seule dans l'escalier, elle descendit sur la rampe. Dans son rêve, c'était la troisième fois que nous mourions. Lorsqu'elle me raconta son rêve, j'étais bien décidée à le faire avec elle. Pour voir... Nous n'avions pas peur de la mort, ni l'une ni l'autre, puisque nous étions réunies pour toujours. Nous en étions même heureuses.

Une seule chose m'embêtait : mon frère en Algérie. Je n'aurais pas voulu mourir sans le revoir ni l'embrasser.

L'après-midi, Danièle devait aller chez un psychanalyste. Je lui conseillai de faire analyser son rêve. Elle n'osa pas. Par contre, elle le raconta à la pionne Lorig, qui lui déconseilla de le réaliser, à cause de la responsabilité des pionnes et un tas de choses.

Danièle et moi étions décidées à le faire ensemble, le dimanche prochain où nous resterions toutes les deux. Mais nous réfléchîmes à ce que Lorig avait dit et nous ne le fîmes pas.

Pourtant nous restions sur nos positions.

Le jeudi suivant, Danièle avec sa manie de sauter dans les escaliers, rata deux marches et se fit une terrible entorse. Elle devait rester quinze jours à l'infirmerie.




Le jeudi soir, j'allai voir Danièle à l'infirmerie. Je n'y restai pas longtemps, car il y avait là des filles de sa classe, comme Anne-Christine D.. Moi, j'aurais voulu rester seule avec Danièle. Surtout que les filles ne faisaient que parler de la classe, ce qui n'était pas pour nous amuser, Danièle et moi.


Les jours suivants, j'y retournai et à chaque fois, Danièle me demandait de dire à Noëlle de venir la voir. Mais je ne disais rien. J'avais l'impression que Danièle s'occupait trop de Noëlle à cette époque.


Quelques jours plus tard, Danièle fut de nouveau sur pied, c'était le cas de le dire. Le soir dans le car, je lui demandai pourquoi elle voulait à tout prix que Noëlle vînt la voir. Je ne compris pas ce qu'elle me répondit. Je lui dis que Jacqueline et Noëlle avait eu assez de délicatesse pour ne pas aller la voir, pour préserver notre amitié. Elle ne comprit pas ce que je voulais dire et me demanda :

— Mais toi, alors, pourquoi es-tu venue ?

Je ne répondis d'abord pas.

Elle me reposa sa question.

Au moment où nous nous préparions à descendre du car, je me levai vivement, mis ma vache (sacoche d’école, argot lycéen des années 60, NdA) en bandoulière, passai devant elle en disant :

— Alors, si tu ne l'as pas compris, ce n'est plus la peine !

En disant cela, je lui marchai, bien involontairement, sur le pied. Cela me peinait beaucoup car je ne voulais vraiment pas lui faire mal.


Le lendemain matin, qui était un mercredi, j'appris que Danièle était retournée à l'infirmerie. Je décidai de ne pas y aller le soir. Je n'y allai pas. Le jeudi non plus. En revenant du lycée, je vis bien Danièle à la fenêtre, là-haut, mais je fis semblant de ne pas la voir. Je changeai de place en étude et me mis près de la fenêtre. Je me trouvai alors derrière Anita A., dont j'ai déjà un peu parlé.


J'avais déjà remarqué Anita. A cette époque, notre pionne, réputée comme très sévère, n'était pas là. Le soir nous n'avions pas de pionne, ou quelquefois, une très gentille dont je parlerai plus tard. Les soirs précédents, j'étais allée dans le box d'Anita. Elle avait un petit poste transistor et une pile électrique. Et nous discutions. Je savais que Danièle l'aimait bien. Anita me paraissait intelligente et cultivée. Le jeudi après-midi, je me trouvais derrière elle, nous parlâmes et le soir encore.

Ce jour-là, la mère de Danièle vint chercher sa fille. Anne-Christine me le dit plus tard. Je ne les vis pas partir. J'étais avec Anita. Je me souviens qu'elle me parla d'une chanson de Gilbert Bécaud : C'était moi. Je la chante souvent et je pense à Anita qui n'est plus ici.




Certains soirs, nous eûmes une pionne de remplacement, Mademoiselle Richard. Elle n'était vraiment pas mal. Je me souviens qu'un soir, Anita était venue dans mon box, près de mon lit. Melle Richard vint aussi parler avec nous. Puis nous allâmes dans le box d'Anita, qui y était seule. Là nous discutâmes et mangeâmes. Nous n'avions pas de couteau pour couper une banane et une poire, mais nous avions des ciseaux ! On se débrouillait toujours à l'internat !

Tous les soirs, Anita et moi restions parler ensemble jusqu'à une heure avancée de la nuit. Nous discutions religion, littérature, peinture, amitié, Bretagne, tout, tout, trop même peut-être. Nous parlions aussi des filles de l'internat.


Anita avait ses parents en Algérie et sortait tous les quinze jours chez ses correspondants. Moi aussi maintenant, je restais toutes les deux semaines à l'internat le dimanche. Une semaine après que Danièle fût partie, je restai avec Anita.

Le samedi soir, je reçus une lettre de Danièle, elle comportait plus de 9 pages. Michèle était avec nous aussi. Comme pionne, nous avions Lorig. Pendant le week-end, je pensai beaucoup à Lyliane, la fille de Première. Je l'aimais beaucoup. Elle était intelligente, presqu'autant qu'Elizabeth. Depuis que Danièle était partie, je jouais tous les soirs au ballon. Lyliane me disait :

— Si tu y vas, j'y vais.

Alors, j'y allais. Je m'arrangeais aussi pour me trouver avec Edith.


Ce soir-là, il n'y avait ni Lyliane, ni Edith, juste Anita, Michèle et la lettre de Danièle. Je me sentais me détacher de Danièle. Elle que j'avais tant aimée, comme je n'avais jamais aimé, j'en venais à douter de mon amitié pour elle. Je pensais à Lyliane. Quand je répondis à Danièle, je lui parlai de Lyliane. Anita me fit remarquer que j'avais une sale tête. C'était vrai.


Le lendemain, lorsque nous discutâmes des filles de l'internat avec Melle Lorig, j'avais envie de parler de Lyliane et aussi d'Edith, qu'elle ne trouvait pas très brillante, alors que Anita et moi soutenions le contraire.


Je changeai de box, j'en avais marre d'être avec Jacqueline, je préférais être avec Anita. Noëlle Jospin me fit la morale, elle me fit comprendre que je n'agissais pas bien, que je lâchais Danièle pour Anita. D'autres filles me le disaient aussi. Ce n'était pas vrai. J'aimais bien Anita, mais jamais, jamais, je n'ai pensé en faire mon amie comme l'était Danièle. Elle a été une très bonne camarade, mais jamais plus que cela.


Quelques jours plus tard, je partis en vacances, celles du mois de février.



Vacances de février 1961


Les vacances se passèrent bien. J'écrivis à Danièle. Je pensai beaucoup à Lyliane et aussi à Edith.


Je revins au Lycée, fraîche et dispose, car je n'avais pas été malade.

Et je retrouvai Danièle.


J'avais peur de la revoir. Je lui reprochais quelque chose depuis longtemps. Elle m'avait dit qu'elle aimait Jacqueline parce qu'elle ressemblait à un ange et aussi au Petit Prince, le personnage de Saint-Exupéry. Jacqueline faisait tout pour ressembler au Petit Prince, comme pencher la tête sur le côté, par exemple. Du moins je le pensais. Je me disputai avec Danièle. On ne devait pas essayer de ressembler au Petit Prince, c'était un être extraordinaire, unique, puisqu'il venait d'une autre planète... Il devait rester extraordinaire et unique. Je n'admettais pas de voir Le Petit Prince par l'intermédiaire de Jacqueline. J'en déchirai même la couverture de mon livre pourtant si précieux. Et à partir de ce moment, il perdit de son éclat.


Je revis Danièle alors que je ne pensais qu'à Lyliane, que j'appelais mon arbre, et à Edith. Et je pris tout de suite une attitude presque hostile vis à vis d'elle. J'étais méchante.

A table, alors que j'étais assise entre elle et Anita, je ne me tournais que vers Anita.

Anita voulait nous raccorder. Elle me disait que Danièle était malheureuse : chez elle, elle sentait qu'on ne l'aimait pas ; au point de vue religion, elle ne savait pas à quoi s'en tenir ; elle avait besoin du soutien d'une amie et elle m'aimait beaucoup.


Un soir, à l'étude, pendant la récréation, Danièle et Anita étaient devant moi, je demandai du papier à lettres. Tout de suite, Danièle alla dans son étude en chercher pour me le donner. Elle avait écrit sur la couverture cartonnée quelques phrases qu'Anita lut après avoir pris le papier des mains de Danièle. Puis elle me le tendit. Je n'osai pas lire, étant donnés les termes dans lesquels nous étions Danièle et moi. Je pris les feuilles dont j'avais besoin et je rendis le papier à Danièle. Elle me dit :

— Tu n'en veux plus ?

Je dis :

— Non, merci, ça me suffit.

Elle repartit dans son étude, où elle resta.

Anita se retourna vers moi et me demanda pourquoi j'étais si méchante. Moi je ne pensais pas l'avoir été. Je pensais même qu'elle, Anita, avait manqué de délicatesse.


Le soir, de 5 h à 7 h, Anita et Danièle étaient dans la même étude, l'une à côté de l'autre. Un soir, Anita vint dans la mienne, pour me parler. Elle me demanda encore pourquoi je ne voulais pas retourner avec Danièle. Jusque là, j'avais serré les dents et les poings, mais j'éclatai. Je lui dis que cela ne la regardait pas, qu'elle n'avait qu'à s'occuper de ses affaires. Elle me répondit tristement :

— Oui, c'est vrai, ça ne me regarde pas.

Mais elle voulait savoir si c'était à cause de Lyliane. Je lui dis que non. J'aimais toujours Lyliane, qui me faisait beaucoup rire, mais ce n'était pas une amie. Anita était malheureuse pour Danièle. Elle en pleurait presque. Je lui demandai de nous laisser tranquilles, Danièle et moi, le dimanche suivant, nous nous raccordions toujours lorsque nous étions seules.


Et ce fut vrai. D'abord je fis l'indifférente au visage fermé. Mais, ça ne dura pas. Et vers le milieu du dimanche après-midi, Danièle et moi étions ensemble.


Le jeudi suivant, Danièle, bien qu'en Quatrième, vint en promenade avec les Secondes et les Premières. Anita, qui était en Troisième, alla avec les Quatrièmes, sans doute encore pour nous laisser seules.

Ce fut très agréable. Nous allâmes dans le Bois de Vincennes. Il faisait très beau. Nous suivîmes un ruisseau, dans lequel le soleil se reflétait entre les troncs d'arbres. Lyliane faisait toujours ses bonnes plaisanteries et brillait aussi avec légèreté pour nous amuser toutes.


Pourtant Danièle et moi n'avions plus la même intimité qu'avant, peut-être à cause de Lyliane, Anita, Zabeth. Et aussi à cause d'Hélène, une Sixième. Cela faisait deux dimanches que je restais avec elle à l'internat. Elle était collée car elle s'était battue avec Yasmina. Elle avait douze ans, des yeux noirs, un regard étrange. Je l'avais déjà remarquée.


Quelques jours plus tard, ce fut la veille de mon anniversaire. J'allais avoir 15 ans. Après la promenade du jeudi après-midi, pendant l'étude, j'allai avec Anita voir Hélène. Une Sixième me dit que j'avais un colis au bureau de Brannens, la surgé, un colis grand comme une boite de chaussures. Je me demandai de qui je pouvais recevoir un cadeau.


A table, le soir, Michèle piqua une crise de nerfs. Je ne la vis pas, elle était dans le réfectoire du dessous du nôtre, mais en sortant après le dîner dans la cour, je l'entendis crier. J'entendis trois cris dans l'escalier conduisant à l'infirmerie. Cela me fit une impression bizarre, effrayante. Je restai figée, prostrée, au milieu de la cour. Danièle vint me demander ce que j'avais.


(en haut de la page N° 65, j'ai noté :

Olivier Gendebien a gagné les 24 h. Tant mieux.

Cette note me permet de dater le moment où j'ai écrit ces pages, soit le dimanche 11 juin 1961, lorsque l'écurie Ferrari remporta les 24 heures du Mans, avec Olivier Gendebien et Phil Hill. Je devais être sensibilisée à la course car une de nos amies s'appelait Jany Ferrari. NdA)


Zabeth, en étude, dit plus tard qu'il y avait une drôle d'atmosphère ce soir-là à l'internat. J'avais envie de pleurer. Hélène le vit et m'embrassa gentiment. Ce fut fini. Et nous allâmes jouer au volley, comme chaque soir.


La surgé m'appela, un peu plus tard, pour me remettre mon colis. C'était de mon frère Youennick : une poupée algérienne avec une carte d'anniversaire qu'il avait dessinée pour moi (il est de son métier dessinateur publicitaire), où l'on voyait la photo d'une femme d'Algérie et à côté le dessin d'un soldat, offrant timidement un bouquet de fleurs. C'était très bien fait, comme tout ce que faisait mon grand frère. J'étais d'autant plus heureuse que je ne m'attendais pas à ce cadeau. Tout de suite je courus montrer ma poupée, que j'appelai Leïla, à Hélène, comme un enfant si heureux qu'il ne peut s'empêcher de faire part aux autres de sa joie.


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